
Lien vers l'album : http://www.deezer.com/fr/music/the-knife/silent-shout-350573
Chronique : dariev stands sur Guts Of Darkness
"He’s pointing with the fingers that are left on his hand"… Non, cette phrase ne s’est pas échappée du script d’Audition, film culte du stakhanoviste sadique Takeshi Miike (auquel le présent objet ne manque pas de faire penser), mais bien de "Silent Shout", deuxième livraison de The Knife, dont j’ai tant attendu avant d’oser vous parler. Le précédent opus nous mettait en quelque sorte dans la peau d’une danseuse délurée en collants fluo, une petite peste clubbeuse au "dyed black hair", apparemment insouciante et désespérément ouverte à toute proposition, que nous appellerons Natalie. Avec "Silent Shout", Natalie est de retour dans le liquide amniotique de sa chambre de bonne, et se tape une descente d’ecsta introspective dans les abysses de ses peurs, toutes lumières éteintes. Et le trip est particulièrement dérangeant. Si "Deep Cuts" semblait être un disque d’hiver, pour danser le disco en sous-sol quand il fait – 10 dehors, Silent Shout le fait allègrement passer pour un disque d’été. A la fois douloureux dans son propos politique et orgasmique dans sa perfection sonore - chimiquement dosée pour nous dérégler les sens et nous aveugler – cet album perd son auditeur dans les méandres de la psyché traumatisée (ou pas ?) de Karin Dreijer Andersson, bien qu’on devine le pauvre Olof Deijer sous le vocoder le plus déformant. Car la première chose qui choque ici, ce sont les effets sur les voix, devenues méconnaissables et aliénées, utilisées non plus comme un instrument mais comme une matière sonore sur laquelle vont s’appliquer sous nos oreilles les pires sévices que la technologie permet. Le seul élément nous rapprochant encore de l’humain, c’est cet accent suédois, cette fois durci, voire surjoué par Karin, et le moins que l’on puisse dire c’est qu’il n’est pas là pour faire exotique ou mignon. C’est dans une usine désaffectée, ainsi que dans la cave d’une église de Stockholm qu’aurait été enregistré cet album ; vous l’aurez donc compris, la tension est palpable (le difforme et infernal "We Share…"), le malaise, omniprésent. "Na na na" est à ce titre un des moments les plus dérangeants d’un album qui l’est déjà pas mal : une courte effusion de haine déguisée en mièvrerie, qui irait presque jusqu’à rappeler "After-School Special" de Bungle (oui, c’est donc possible), dont il est le pendant féminin et électronique. Il faut entendre Karin déclarer ingénument, d’une voix d’androïde squelettique : "Every month I have my period to take care of / and collect in blue tampons", campant un personnage qui pourrait être la femme du beauf irrécupérable dépeint par Patton dans "RV" de Faith no More. Rien n’est laissé au hasard sur ce Silent Shout qui a des airs piège velouté, de toile d’araignée inextricable : une fois dedans, impossible de s’échapper, vous êtes la proie du côté obscur de Natalie, qui – pour avoir trop souvent été victime – sait comment paralyser la mouche qui se débat dans ses psychoses. Sa première arme : ces lignes de synthés en forme de chinoiseries vicieuses, tournoyant autour de nous dans l’obscurité de "The Captain", qui commence par un ambient ambré et profond, avant de glisser vers une comptine extra-terrestre aux secrétions acides. Et ce battement dans "Neverland", qui vous obsèdera aussi longtemps que les clips (aussi importants que la musique), et ces accalmies mystérieuses, comme ce "From Off To On" feutré et frustré, avec ses airs de placenta bleuté jouant les edens mélancoliques à la "Teardrop" de qui-vous-savez. Mais les paroles nous ramènent à la réalité : "We want control of out bodies / everything we’ve lacked". Pas tout à fait la même rengaine que nous sert Beth Gibbons dans Portishead, alias la mère geignarde. Le glaçant et émouvant "Forest Families" semble être une chronique de la vie à la campagne comme un enfer social, et ça pue le vécu à 3 kilomètres. On pense ici à l’intensité de Xiu Xiu, voire des Smiths. Le disque se terminera dans la folie et la perte de contrôle, avec un "One Hit" rageur et venimeux ("it’s manhood bliss / one hit one kiss"), sordide train fantôme frôlant l’hystérie… tout de colère rentrée, refoulée et convertie en délire sarcastique, en jeu de masques à gaz. Quand arrive "Still Light", on est de retour dans la chaleur de la maison, mais quelque chose vient de se passer. Une tentative de suicide ? Nul ne sait. Reste cette obscurité et ce silence, dans lesquels rôdent toujours voix d’elfes, méduses et créatures de la nuit. Vraisemblablement, le disque qu’aurait sorti Kurt Cobain s’il était encore vivant.