par Serenera » 01 Sep 2008, 04:13
Premier chapitre d'un de mes projets littéraires. Citations dans leur langue à la fin du texte. Après avoir massacré la plupart d'entre-vous, il eût été lâche de ma part de ne pas poster un extrait de ma propre production. Le contenu étant parfois cru, je déconseille aux moins de 16 ans de le lire.
Il s'agit en fait d' un petit exercice de style, dans la mesure où j'alterne plusieurs voix narratives, toujours à la 1ere personne. Je posterai la deuxième voix bientôt, pour comparer un peu.
1.
La pâleur montre jusqu'où le corps peut comprendre l'âme.
Cioran.
Les jours de pluie comme ça, je me surprends parfois à
déclamer silencieusement quelques vers de Coleridge.
Je ne sais pas, c'est peut-être le bruit de la pluie
sur le pare-brise
ou la mine triste des badauds. Plus précisément,
ce sont des vers de La Ballade du Vieux Marin
qui me reviennent alors en mémoire.
Jours après jours encalminés,/
ni voile ni vent de la journée/
Nous avions l'air d'un Vaisseau peint/
Sur une toile peinte d'Océan..
Ces quelques vers – dont la traduction ôte d'ailleurs
toute substance poétique – décrivent assez bien
notre vie. Pas la vie de tout le monde certes,
mais celle de l'homme du commun.
En vérité, je me suis souvent senti proche de ce vieux marin dont Coleridge narre les misères. Les jours passent sans que rien n'arrive, sans que rien ne change vraiment. Ni voile ni vent, en somme. Et notre vie est semblable à celle du voisin.
Odyssée grotesque de l'homme lambda. On roule, on prend le métro, on marche vers notre lieu de travail, où l'on fait semblant de gagner notre pain quotidien. On rentre après avoir fait les courses. Le jus de fruit pour le mioche. La salade bio pour sa femme. Un pack de bières pour soi. Ombres de ce qu'on aurait voulu être, de ce qu'on aurait peut-être pu être. Et le regard des autres n'est qu'un miroir. Parfois convexe, parfois concave, il nous renvoie une image distordue mais néanmoins criante de vérité.
Nous sommes des cadavres ambulants, des figurants faussement enthousiastes appelés pour un mauvais feuilleton. Toute la vie n'est qu'une mise en scène, et les hommes et les femmes autants de personnages, disait Shakespeare. Un Vaisseau Peint sur une toile peinte d'Océan, disait Coleridge. Jusqu'au tombeau.
Certains échappent à la règle.
Moi, par exemple.
Comme beaucoup, j'ai fait ce triste constat, j'ai plongé mon regard dans l'abîme, et l'abîme aussi a regardé en moi. Mais je suis parvenu à sortir des ténèbres. Je suis aujourd'hui ce qu'on appelle un homme heureux. Ou du moins, aussi proche du Souverain Bien qu'un simple mortel peut l'être.
Déjà, je suis un homme riche. Et les pièces d'or permettent de faire beaucoup de choses. Je culpabilisais au début. L'argent ne saurait être qu'un palliatif, pensais-je, avant de me rappeler combien Sénèque lui-même était riche, tout stoïcien qu'il était.
Etre riche, cela permet d'abord de rire du malheur financier d'autrui. Voir un clochard rubicond pourrir contre son muret, ceint dans son sarcophage d'odeurs nauséabondes, cela fait ma journée. C'est mon petit rayon de soleil à moi. Tandis qu'il passera sa soirée à ingurgiter à grand-peine son infect litron, à rêvasser devant les étudiantes timides qu'il ne pourra jamais avoir, je profite. Je m'offre tous les soirs un bon restaurant dont les menus à rallonge proposent des plats aux noms les plus ridicules. Mais le vin est fin et la cuisson parfaite. Après ce dîner, j'ai pour habitude de regagner mon logis en région parisienne. Plus d'épouse mono-maniaque ou de moutards attardés à m'occuper.
J'ai appris à aimer la solitude. Je n'en ressens plus le sentiment, d'ailleurs. Non pas que je soie toujours seul, non. En homme soigneux, j'entretiens mon hygiène avec la plus stricte vigilance. Je fais régulièrement monter quelques slovènes. L'hygiène, c'est important. Je crois être un des seuls hommes sur terre à l'étendre à tous les domaines.
Mais mon propos s'égare. Riche, oui, je le suis. Et je peux en être fier, car je n'ai jamais hérité. Je n'aurai d'ailleurs jamais accepter que feu mes parents me laissassent le moindre centime. Question de principes... Je suis un homme droit, après tout. Ma richesse n'est que le fruit de mon talent. Je suis écrivain. Poète, pour être plus exact. Un des rares à pouvoir vivre de sa plume. Rien d'étonnant à cela, car j'ai la chance d'avoir bénéficié d'une éducation de fer et d'une instruction pantagruélique. Mon intelligence couplée à un physique agréable a fait le reste. Quelques rencontres providentielles. Quelques mains serrées, quelques dames du grand monde réconfortées et le tour fut joué.
C'est ce terreau qui engendra la récolte la plus fertile au monde. Surhomme Nietzschéen, je ne crains désormais plus rien. Et pourtant, la mélancolie me guette encore par les crépuscules pluvieux. C'est mon côté poète j'imagine. D'ailleurs...
Tiens, curieux, ce bruit. C'est bien le moment, alors que je viens juste de redémarrer. Ces embouteillages, vraiment, quelle plaie. Bah, ça va sûrement s'estomper. Où en étais-je dans mon monologue ...? Ah oui, Nietzsche... Encore ce bruit... ? Je croyais pourtant avoir veillé à ce que ça n'arrive plus jamais. Mais un homme ne fait jamais assez montre de prudence. Il faut vraiment que je m'arrête, ou ça va être la catastrophe, l'accident terrible. Ce serait dommage de périr de la sorte alors que le jeu vient juste de commencer...
Forts, ces bruits. Cette voiture, vraiment... un orchestre ne m'assourdirait pas autant. Voyons...
Là, cette aire de repos... Pourvu que j'arrive à temps... Foutue pluie... On y voit goutte... Moi qui croyais que le temps allait se dégager, voilà qu'il vire à l'orage... Tombé le vent, tombées les voiles/Une infinie tristesse s'étend,/ Nos bouches seules brisent en parlant/Le grand silence de l'Océan.
Coleridge, tais-toi...
Ca n'est vraiment pas le moment...
Quoique...
Nous-y voilà. Particulièrement laide, cette aire.
Pourvu qu'elle soit déserte et que je puisse tout remettre en ordre, les bruits se font de plus en plus criants.
Bon, sortons. Eh-bien, mon gaillard, il ne fait pas exactement chaud. A tous les coups, je suis bon pour la crève. Enfin, on a rien sans rien...
Alors, qu'est-ce qui cloche ? La clef, j'ai oublié la clef... Ah, la voilà... Diable, le coffre ne veut pas s'ouvrir. Ma petite boîte de Pandore à moi.
Voilà !
Ecarlate tristesse...
- « Chhh... ne pleure pas... »
Mais elle continue à pleurer. A chaudes larmes. C'est ce qu'elles font toutes. Celle-ci semble en prime s'être blessée à la tête à force d'avoir cogné contre le coffre. J'espère qu'elle ne souffre pas trop : je ne suis pas quelqu'un de cruel. Bonne idée, ce baillon de fortune. Il eut été dommage qu'elle hurlât.
Où est-il, ce marteau ?
Je croyais pourtant l'avoir laissé sur la place arrière... Ah, ici, il aura roulé pendant le trajet. Magnifique. J'hésite un peu, quand même. Elle est ravissante. Cette lividité toute cadavérique. Ce sang séché sur sa tempe. Son regard d'animal terrorisé. J'ai envie de la pénétrer maintenant, ça ne va plus. Chaque chose en son temps.
- « Elle regard libre lèvres vermeilles,/Elle cheveux d'or échevelés,/Elle peau blanche comme d'une lépreuse,/A voir sa chair, l'air se glaçait. »
Evidemment, elle ne peut me répondre. Mais je ne veux pas qu'elle le fasse. Comme si une gamine de seize ans pouvait comprendre quelque-chose à la poésie. En revanche, je suis à peu près certain que ces vers s'immiscent en elle et affleurent son coeur.
Onguent délicieux.
Elle s'apaise, je préfère ça. Elle souffrira moins si je l'assomme du premier coup.
Voilà.
Il est l'heure de rentrer, maintenant. L'installer au manoir. Elle sera belle habillée en poupée. J'aurai juste le temps de prendre une douche et d'aller retrouver Monsieur l'Ambassadeur au dîner mondain.
1. Day after day, day after day/ we stuck, ne breath ne motion/ As idle as a painted Ship/ upon a painted Ocean. [i]The rime of the Ancyent Marinere, Samuel Taylor Coleridge (1798).
2. All the world's a stage, And all the men and women merely players. As you like it, II/7, William Shakespeare (1599).
3. Down dropt the breeze, the Sails dropt down,/ 'Twas sad as sad could be/ And we did speak only to break/ The silence of the Sea.The rime of the Ancyent Marinere, Samuel Taylor Coleridge (1798).
4. Her lips are red, her looks are free,/Her locks are yellow as gold :/Her skin is as white as leprosy,/ her flesh makes the still air cold. The rime of the Ancyent Marinere, Samuel Taylor Coleridge (1798).
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Serenera le 05 Sep 2008, 17:35, édité 2 fois.