de Atavhystérie » 12 Nov 2009, 16:23
Le début d'un récit.
Elle suça son majeur, que décorait une perle rouge. La pluie battait les carreaux. Sales, étaient les carreaux. Elle se remit à son ouvrage. On entendait les murs converser. Ils se partageaient des ragots. Elle leva la tête lorsque son nom fut prononcé. On l'appelait la putain de l'Encreur. Elle eut un sourire en coin. L'horloge sonna six coups, les murs refirent silence, la pluie s'arrêta. Le corset était fini.
***
Mathilde secouait une petite boîte. Elle y avait mis les os de poulet récoltés au dîner, lavés et broyés. Plus elle secouait et plus elle riait. Puis elle secoua si fort que la boîte s'ouvrit et que les éclats d'os fusèrent à terre. Ils formaient un cercle biscornu sur le parquet. Allègre, Mathilde déposa une bougie -dont la flamme montait haut, haut- au centre et trouva que cela était beau. Elle s'approcha du cercle lumineux à quatre pattes et passa son index dans la flamme jaune vif. Mathilde disparut.
***
Elle se mira dans la glace, bel ovale entouré de bois de rose. Elle avait un visage aux angles aigus et de grands yeux gris pâle qui regardaient toute chose fixement. Ses lourds cheveux noirs étaient relevés en un chignon par une pince d'argent, ornée de glyphes cerclés. Son cou, long et altier, portait un collier doté de plusieurs rangs de perles et de grenats ; sa robe de soie bordeaux dénudait ses épaules et l'on pouvait voir la naissance de sa gorge ; sa taille était tellement fine qu'on la pensait pouvoir se briser lors d'une bourrasque de vent, et de fait un corset noir abîme la maintenait fermement. Tout son corps, pourtant vêtu, laissait deviner des courbes longues et gracieuses et une peau de lait soyeuse.
- Vous êtes ravissante, Lady...
***
« Il fait plus noir que dans un four ! » Mathilde se releva, non sans mal. Elle avait l'impression d'avoir tous les os en miettes. Tout était noir d'encre. Même ses mots s'étouffaient dans l'obscurité régnante. Elle mit un pied devant l'autre, fit quelques pas, et, voyant qu'elle ne rencontrait aucun obstacle, entreprit de marcher tout droit, à l'aveuglette, les sens en alerte.
Il lui semblait traverser un long tunnel. Elle pouvait toucher les parois humides, et elle s'essuyait les mains sur sa jupe. Sa vue s'était habituée au manque de lumière, mais si Mathilde n'avait pas peur, elle n'espérait pas moins une sortie, une clarté quelconque qui puisse la guider mieux que son équilibre précaire et son ouïe limitée.
Elle entendait son cœur battre. C'était un lent et régulier bruit sourd, pulsant au creux de sa poitrine et répandant ses échos dans toutes ses artères. Dans ce noir fournaise, elle se sentait vivre. Ses jambes la portaient mieux, avançaient automatiquement, suivant un chemin tracé par le mental, tracé par la sinuosité du tunnel, qui mouvait ses tournant avec le glissement poisseux du serpent, sa roche bavant aux doigts de Mathilde, imprégnant dans sa chair le rythme profond de la pierre.
***
...MacBeith.
- Vous me flattez, Sire. Comme toujours. Ne pourrais-je espérer de votre part un peu de franchise ?
- Mais je suis toujours franc avec vous. Vous ne me croyez pas ? Toujours pas ? Regardez-moi : les commissures de mes lèvres sont relevées avec cette joie si propre au commun, et le fond de mes yeux rit.
- Vous portez un masque, sire. L'iris joueur de votre œil est peint.
Ils se musaient dans le miroir, l'un à coté de l'autre. Mais si Lady MacBeith était belle, Sire était laid. Il se couvrait le visage d'un masque de comedia, et son sourire, tout comme ses yeux, étaient factices. Il caressa d'un doigt la gorge offerte de son autre ravissante, le laissa errer jusqu'au creux des seins, émit un gloussement, et retourna sa cape. Il n'était plus.
Elle ordonna à ses membres de cesser de trembler et se figea devant la fenêtre. Une bruine s'abattait sur l'horizon, lui donnant les couleurs de la tristesse, dépeignant avec justesse la douceur malheureuse qui émanait de chaque geste qu'esquissait Lady MacBeith. Son regard porta loin, derrière les collines ensemencées, derrière le bois qui renfermait jalousement ses troncs si virils, derrière la frange de nuages qui bordaient le paysage, derrière et derrière, jusqu'au néant.
Alors qu'elle s'abandonnait, un courant d'air glacial vint se frotter contre sa nuque et s'infiltra dans les pierres des murs, qui se remirent à chuchoter.
« Oui, je sais , » soupira-t-elle, « je suis la putain... »
***
« De l'encre ! » s'exclama Mathilde. Elle examinait ses mains, interloquées. Celles-ci étaient maculées de noir, d'un noir liquide qui gouttait sur le sol dans des ploc-ploc sonores. Le tunnel avait débouché sur une grande salle, emplie de stalagmites et de leurs contraires, éclairée faiblement par un trou venant du plafond. Mathilde inspecta l'endroit à la recherche d'un autre tunnel, cette fois, se déployant jusqu'à l'air libre. Elle remarqua une petite source lumineuse, encastrée dans un amalgame de rochers. De près elle s'aperçut qu'il s'agissait de la bougie qu'elle avait posée dans le cercle d'os de poulet, chez elle, sur le parquet. Elle pouvait presque sentir la résine fraîche des lattes du plancher de sa chambre, collée à la cire chaude de la bougie.
- Bonsoir, jeune fille.
Elle sursauta. Elle n'avait pas remarqué l'homme qui se tenait dans l'ombre. Dans l'ombre d'une porte, précisément. Une porte ! Son cœur se mit à battre plus fort.
- Bonsoir, monsieur...
- Sire ! Appelle-moi Sire, ma douce. Tu es Mathilde, n'est-ce pas ?
- Oui. Qu'y a-t-il derrière cette porte ?
Un large sourire fendit la figure de Sire, derrière son masque. Il posa la main su la poignée -un crâne cornu- et la tourna.