par Serenera » 12 Juil 2008, 16:22
Il est pas mauvais, ton petit texte critique.
Sur Houellebecq lui-même, je vais recopier un article :
Houellebecq, Michel
De Balzac à SAS
Je lis l'excellent livre de Pierre Jourde, La littérature sans estomac et, [...] je ressens comme lui la même difficulté à classer Houellebecq.
Indéniablement, c'est le meilleur écrivain de sa génération et je suis de ceux qui reçurent, à l'époque, l'auteur d'Extension du domaine de la lutte comme le digne successeur du Perec des choses, de la Conjuration des Imbéciles d'un John Kennedy Toole. De ceux qui lui trouvent aussi depuis quelque-chose de trop habile pour être honnête.
En y réfléchissant, je pense que l'ambigüité de Houellebecq tient au fait que les trois romans - qui composent jusqu'à présent son oeuvre - constituent non pas une, mais trois visions du monde, ou plutôt, le glissement insidieux d'une vision vers une autre.
Je m'explique.
Extension du domaine de la lutte était, par son titre même, explicitement marxiste : extension de la lutte du monde libéral, de la sauvagerie du marché au domaine du sentiment amoureux autrefois préservé par la ritualisation , l'encadrement de la société pré-libertaire, et augmentation, par cette déréglementation, de la solitude, de la frustration, des inégalités... donc de la misère sexuelle et humaine.
- Les particules élémentaires, roman ambitieux dont la structure était ouvertement reprise d'Illusions perdues de Balzac, poursuivait d'abord en l'approfondissant cet amer constat réaliste, pour bifurquer soudain vers un positivisme comtien à la limite de la science-fiction. Résultat : plutôt que de conclure à la nécessaire condamnation d'une dérive libérale récupérant, embrigadant et détruisant peu à eu l'amour, Houellebecq se tournait curieusement vers la solution scientiste d'abolir le sexe, de mutiler le corps plutôt que de toucher au politique.
-Plateforme, enfin, tout aussi brillant mais bâclé, plus proche de SAS par ses scènes de cul récurrentes et mal senties que de Balzac, consacrait un Houellebecq devenu star... et carrément libéral-libertaire.
Lui, dont le succès mérité ventait de sa critique très fine du libre-échangisme et de ses ravages sur les sentiments, était passé, après la pirouette positiviste, à l'apologie de l'échangisme !
Un subtil retournement qui lui permet de stigmatiser la femme - plutôt que le système qui l'a produite - comme responsable de la faillite amoureuse de l'Occident. Cette executiv woman affairiste et glaciale qui oblige désormais le petit cadre qui a besoin d'être aimé à se réfugier dans le tourisme sexuel.
habile tour de passe-passe qu'on peut qualifier de clientélisme chez un Houellebecq ayant renoncé à être la conscience du petit blanc pour en devenir la bonne conscience, la caution morale, le miroir narcissique.
Finalement [...] Houellebecq incarne cette tradition très française du talent dévoyé. L'histoire très sartrienne du vilain petit clerc intelligent, mu par le sexe, qui rame énormément pour monter puis qui vit dans la hantise de redescendre.
A. Soral, in "Socrate à Saint-Tropez", éd. Blanche, 2005
(et j'oubliai : Houellebecq a écrit un excellent essai sur Lovecraft, intitulé Contre le monde, contre la vie.)