Rencontres
Cela vient subtilement, d'abord un frôlement
L'éclat bref d'un regard mêlé d'obscurité
Isolé dans une foule d'êtres inanimés
L'âme perdue lentement esquisse un mouvement
Un appel silencieux dans l'air surchargé
Porté par une fragrance, un parfum si léger
A peine perceptible, étherique messager
Si ce n'est par l'esprit qui sait l'interpréter
Puis vient un autre effort, l'ombre d'une expression
Preuve d'encouragement, étrange invitation
Doucement un lien se tisse entre deux entités
Reflet d'alliance antique, d'ententes oubliées
Alors viennent les mots, l'histoire, les gouts communs
Que se trouvent l'un et l'autre au fil de leurs destins
Ils viennent à reconnaitre des chemins partagés
Comme si vers cette rencontre ils étaient poussés
De ces croisements fortuits naissent bien des relations
Des amitiés durables, des amours, des passions
Il s'en faudrait d'un rien, pourtant, qu'ils soient manqués
Occultés par les craintes et la timidité
Alors prenons plus garde, ayons plus d'attention
Pour ne pas laisser perdre ces belles occasions
La vie donne peu de temps aux joies improvisées
Mais charge de regrets pour chaque acte manqué.
...
A nos morts
A toi fier marin happé par les eaux sombres
Emporté par les flots vers de lointains abymes
Où dansent les naufragés sur les échos sublimes
De mélodies liquides où leurs cris sont en nombres
A toi pauvre soldat qu'un obus a brûlé
Lancé dans le combat sans t'en voir revenir
Pour d'absurdes idéaux tu t'es laissé occire
Sur un champ de bataille tu péris, oublié
A toi le voyageur, errant sur les chemins
Que la brume a un jour occulté de ce monde
Pour mieux t'enchevêtrer dans ses voiles vagabondes
Te perdre dans ses volutes et t'entraîner au loin
A toi le bel aïeul à la grande sagesse
Ton corps fut écrasé, voûté par le labeur
Et le temps t'a usé, brisé par le malheur
Chargeant tes derniers jours de peines et de tristesse
A toi le romantique au coeur percé d'épines
Rongé par tes remords, tes souffrances cachées
L'insidieuse douleur t'a longtemps consumé
Avant de t'emporter d'une pique assassine
A vous tous, disparus, nos chers trépassés
Nos glorieux ancêtres, amis tendres et sincères
En nos coeur, nos pensées, telles d'étranges chimères
Vivent vos souvenirs pour l'éternité.
...
Les yeux noirs
Dans un écrin ciselé d'opale
Brûlent deux perles couleur d'ébène
D'étranges reflets masquent leur peine
Estompant la douleur d'un voile
Derrière ces gemmes d'obscurité
Se cache une âme aux mille blessures
De beaux atours parent son armure
Leurrant un œil non initié
Aucun bijou, nulle dorure
Ne peut soutenir leur éclat
Tout devient pâle, factice et plat
Face à ces deux joyaux obscurs
Ils ne portent pas d'artifices
La Nature seule les a taillés
Son frère le Temps les a nimbés
D'une étrange lumière salvatrice
La vie s'anime sous ce regard
Grands océans, ciels étoilés
Des mondes meurent, d'autre se créent
Dans la pureté de ces yeux noirs.
Pour les Muses aux yeux enjôleurs
Au sourire franc et charmeur
Quelques vers sur le papier
Pâle reflets de ces beautés
Que le poète a contemplé
Au creux des songes, triste rêveur.
...
Le prisme
Comme un rais de lumière dans un prisme taillé
De multiples facettes font ma réalité
Mille masques se mêlent pour former mon image
Tantôt sombre ou clairs, tranquilles ou bien sauvages
D'abord le passe-partout, roi de l'insignifiant
N'exprimant que le vide, l'absence de sentiments
Dissimulant la peur et la timidité
Les tourments d'un rêveur perdu en société
Puis vient le travailleur, exigeant, méthodique
Forcé de se plier aux règles et techniques
Assurant la survie de sa mortelle enveloppe
Hébergeant l'inconstance des songes qui s'y développent
Suivent l'ami et l'amant au cœur toujours fidèle
Qui bercent ou réconfortent, répondent à chaque appel
Leurs tendres paroles voilent une grande crainte
La peur de l'abandon, d'une solitude feinte
Derrière eux vivent aussi le poète séducteur
L'écrivain à court d'encre, romantiques et charmeurs
Aimant plaire, séduire, d'un vers, d'un trait d'esprit
Criant à mots couverts les douleurs de leur vie
Viennent encore l'ermite, le lâche, le paresseux
L'accro informatique, le clown, l'impétueux
Le cynique, l'ordinaire, le dépressif chronique
L'orgueil mégalomane, l'étranger chimérique
Tous s'animent et se jaugent, se disputent mon égo
Prenant place tour à tour au creux de mon cerveau
Leurs valses incessantes, sarabandes infernales
Me poussent vers l'extrême et sa limite fatale
Un jour proche ou lointain leur manège m'entrainera
Et brisant les barrières leur flot m'emportera
Noyant mon existence dans l'abîme douloureuse
Et les tristes contrés de la folie furieuse.
...
Resucée
Sur les chemins de ma mémoire
Danse des milliers de souvenirs
Rêves heureux, tendres soupirs
Douloureux songes, pales cauchemars
Certaines ombres du passé
Ressurgissent un jour, tout soudains
Comme quelque sinistre importun
N'ayant de cesse de nous hanter
Oh tristes fantômes au cœur froid
Issus des miasmes méphitiques
De mes humeurs mélancoliques
Vos visions me glacent d'effroi
J'ai trop bu les amères larmes
De mes espoirs mainte fois brisés
Et gouté le sombre baisé
D'un ange odieux dévoreur d'âmes
Il s'en fallut parfois d'un rien
Pour que je ne finisse happé
Par les bras obscurs et glacés
De l'abyme dont on ne revient
Toutes ces blessures, ces illusions
M'ont structuré et façonné
Et s'imbriquant dans ma psyché
Conditionnent mes réactions
Parfois, doucement mon esprit glisse
Vers cette part d'ombre qui vit en moi
Ne me laissant pour seul choix
Que de perdre dans ces abysses.
...
Insomnie
Trop de pensées s'entrechoquant dans mon cerveau
Trop d'excitants, si peu de temps pour m'ordonner
Mes nuits s'étirent et se délitent sur le papier
Tentant en vain de me livrer un sang nouveau
Les pages s'empilent avec une rigueur chaotique
Blanches ou noircies de vagues essai, inabouties
Mon écritoire s'ombre de rêves inassouvis
Songes fugaces, chimères esquissées, fantasmatiques
Et le temps file, sans s'arrêter, le sommeil fuit
L'horloge tourne, laissant mes œuvres inachevées
Au creux des veines, mon étrange encre s'est raréfiée
Le souffle de mon inspiration s'est tari
Mes mots sont fades, mes rimes creuses et asphyxiées
Des idées vides se télescopent, vils stratagèmes
Poète maudit, ta plume s'étiole, tes vers sont blêmes!
Ton âme vacille sous le poids de futilités!
Implore tes maitres, Muses, Génies, Sages et mentors
Reviens aux sources, aux origines de ta folie
Retrouve la flamme, ton feu sacré, ton énergie
Où avant peu les Dieux diront: «Cet Art est mort!"