Après l'article sonnant très "Deep Ecology" : "L'Homme doit-il disparaître", il convient selon moi d'effectuer à présent un petit détour par une autre idéologie certes moins extrémiste, mais qui ne fait également pas dans la dentelle : le néo-luddisme, ou idéal du « retour à la Nature » (comprenez le N majuscule pour bien marquer la dimension sacrale) comme solution unique et absolue pour le bien de l'homme, de la planète, de la faune, de la morale, et de tout ce que l'on veut et qui donne bien à placer dans une conversation.
AVERTISSEMENT : l'ensemble de cet article n'a pas vocation de vérité générale, l'auteur affirmant sa subjectivité et son goût pour le plaisir de la langue de jouer sur les mots, de piquer ladite l'idéologie sur les points délicats, et qui sait, quelque part d'imiter les défenseurs de ladite thèse en proposant une solution alternative et utopique. (Utopie : présentation parfaitement subjective par l'auteur de ce qui lui semblerait être un monde « parfait »).
Tout d'abord, il convient d'exposer en grandes lignes les fondements de l'idéologie néo-luddite, les arguments déployés, et les réponses qu'elle propose aux différents problèmes écologiques/sociaux/moraux/etc...
Le néo-luddisme que nous présentons ici est une sorte de condensé de toutes les thèses du genre qu'il a été donné à l'auteur de lire sur la Toile. Chaque variante de ce mouvement peut toutefois présenter d'importantes différences, notamment dans le degré de rejet de la technologie et d'idéalisation de la «vie simple auprès de la Nature ».
La base du néo-luddisme est donc, comme évoqué plus haut, le rejet du technoprogressisme et de l'idéal cartésien de l'homme se rendant « comme maître, et possesseur de la nature », selon des principes qui ne sont pas sans rappeler le concept d'âge d'or perdu d'un certain Jean-Jacques. L'idée est en général assez claire : l'essor technique et technologique est en tout et pour tout nuisible et « malsain ». Et ce sur différents plans que nous aborderons ici que succinctement. Sur le plan environnemental, tout d'abord : la civilisation du progrès a conduit à ravager les forêts, polluer les mers et les sols, et tout ce que l'on sait. Dommages également aux animaux, dans le cadre de l'élevage intensif du type « feedlot » américain ou poulets en batterie où les bêtes connaissent des conditions de vie épouvantables et des mauvais traitements. Dommages, enfin, aux hommes eux-mêmes, qui souffrent de la pollution, des pesticides de l'agriculture productiviste, etc... Mais aussi, selon le néo-luddisme, d'un « détournement de ses valeurs », d'un « égarement moral » entraîné par la société de consommation et de l'artifice (ne me demandez pas quel idéal moral est donc évoqué ici, je n'en ai pas la moindre idée, les défenseurs néo-luddites se contentant souvent de parler ainsi : « nos sociétés se sont perdues » ou bien de « dénigrement des valeurs »).
Nous ne pouvons raisonnablement qu'être d'accord avec les néo-luddites sur les trois premiers points de l'argumentation, qui mettent bien en évidence des problèmes tout-à-fait actuels et dont la gravité n'est pas à négliger. Pour ce qui est de la perte de valeurs et de l'éloignement du grand idéal moral, nous nous contenterons de citer une phrase de la langue populaire s'avérant en ce cas des plus pertinentes : « Chacun son trip ».
A présent, il convient d'analyser les solutions que se proposent d'apporter nos amis néo-luddites à ces différents problèmes. Précisons avant tout que le néo-luddisme est, comme son antithèse le technoprogressisme (des frères ennemis, tout deux partageant de mêmes objectifs d'amélioration de la condition humaine et de préservation de la planète, par des moyens cependant radicalement opposés), une philosophie proposant des solutions absolues et idéalisées car comptant sur une prise de conscience soudaine et collective amenant à une application massive de ses préceptes. Par conséquent, les lignes qui suivent consisteront en une suite de comparaison des solutions proposées par ces deux mouvements aux problèmes évoqués plus haut.
Commençons par la dégradation de l'environnement. Le néo-luddisme est très clair sur ce point : la science, la technique et la technologie ne sont bonnes qu'à polluer et dévaster, par conséquent il convient de revenir aux modes de vie primitifs (au sens de primordiaux et plus proches de la préhistoire humaine, et certainement pas de stupides ou sous-évolués, je ne me permettrais pas de me livrer à des jugements ethniques) qui s'ils abattent quelques arbres ou brûlent de petites zones forestières pour leurs plantations sont loin des dégazages pétroliers sauvages ou autres ignominies. Une vision aussi radicale et tranchée est-elle vérité incontestable ? Force est de constater que durant le XIXe siècle, et plus récemment la période des Trente glorieuses, le développement technique ignorait complètement les conséquences environnementales de ses innovations, pensons notamment au tout-pétrole des transports avec l'automobile. Mais est-ce là tout ce que la science peut proposer ? Non. Il est assez aisé d'imaginer compte tenu des moyens actuels et des progrès encore à venir, mais qui ne sauront tarder, que les sources d'énergie polluantes sont remplaçables. Dans le domaine des transports, pensons aux métros et tramways, ainsi qu'aux projets de voitures individuelles tous mus par l'électricité. Électricité qu'il est tout-à-fait concevable de produire par des moyens propres comme l'énergie éolienne, hydraulique ou solaire. La fabrication des panneaux solaires ou des éoliennes consomme de l'énergie, et ils doivent être remplacés souvent ? Qu'importe, si l'électricité requise provient de ces mêmes moyens non polluants. Quid des déchets, qui s'accumulent dans les décharges ? Le recyclage, s'il est bien respecté par chaque citoyen, peut mener à résoudre ce problème. Les ordures ménagères peuvent faire usage d'engrais agricole ou de source de gaz naturel, de même que les plastiques végétaux commençant à voir le jour. Quant à l'agriculture, le problème est un peu similaire à celui du tout-pétrole car provient du même enthousiasme scientifique un peu débordant qu'il est aisé de mieux peser à l'avenir. Les connaissances sur la toxicité des produits sont en effet bien meilleures qu'auparavant, pouvant permettre de développer des pesticides « propres » et biodégradables, avec aussi l'alternative de l'agriculture biologique moderne et raisonnée (je veux dire par-là qui ne s'amuse pas à un retour aux moyens de productions archaïques, ce qui serait d'une inégalable stupidité). Certes, certes, je vous le concède, me dira-t-on, mais la présence même des villes et bâtiments humains constitue une offense à la Nature ! A ce moment-là, même les huttes ou les cases des tribus primitives sont intolérables, et on vire à la « deep écology » qui veut voir l'homme disparaître pour de bon... « Chacun son trip ». D'autant que la concentration des habitats en zone urbaine semble l'une des meilleures solutions pour éviter de trop user de surface au sol.
Passons maintenant au respect de l'animal, idée absolument admirable moralement comme philosophiquement et que nous sommes les premiers à défendre. Le néo-luddisme, avec son idée de retour à la vie primitive et près de la nature, est légèrement contradictoire sur cette question. Certes, il n'y a alors pas élevage intensif dans des conditions déplorables, mais réfléchissons un instant : sur quelle base repose essentiellement l'alimentation des peuples tribaux ? Sur l'apport protéique carné ! Autrement dit, sur l'activité consistant à planter des flèches/couteaux/ustensiles pointus diverses dans la chair d'animaux qui n'ont rien demandé : la chasse. Qu'elle s'accompagne de prières auprès de l'âme de la créature comme dans les rites du peuple bleu, – je ne parle pas des Schtroumpfs –, représenté dans un certain film récent dont je tairais le nom pour des raisons légales (quoique non, pas du tout en fait) me déclenche d'irrésistibles stimulations des zygomatiques : je ne sais pas vous, mais personnellement à la place d'un daim, une fois transpercé d'un objet long, dur et pointu (sans sous-entendu aucun), que le tireur s'excuse, me récite ses déclinaisons latines ou un poème quelconque me ferait comme on dit, une belle jambe. Oui, mais se nourrir de viande est Naturel, me dira-t-on ! Absolument, si l'on est de la race des félins, des canidés ou de tout autre carnassiers. Mais si l'on écoute un minimum nos nutritionnistes on découvrira que l'homme peut aisément se passer de planter ses canines dans des chairs tendres (sauf si l'on a coutume de reposer dans un cercueil, mais c'est une autre histoire). Ajoutons à leur décharge que les peuples tribaux n'auraient sans doute pas les moyens agricoles ni les connaissances suffisantes en science nutritionnelle (qui est tout de même assez récente) de virer au régime végétarien. Je pense possible d'avancer que seule l'agriculture moderne, efficace et le commerce mondial de produits ne pouvant pas nécessairement pousser partout est le seul moyen de permettre un régime alimentaire équilibré sans apport carné. Sans nécessairement aller jusque là pour ceux qui ne sauraient s'en passer, il semble tout de même possible d'assurer un traitement décent et « respectueux » aux animaux d'élevage, sans forcément passer par la récitation de prières de pardon au nom de tous les consommateurs de viande.
En dernier lieu, voyons maintenant ce que proposent néo-luddisme et technoprogressisme pour améliorer le sort de l'humanité elle-même. Pour le premier, tout est très clair : il suffit de retourner vivre « en harmonie avec la Nature » pour ne plus souffrir de tous les problèmes de notre monde contemporain, à savoir le stress, la pollution, la mauvaise alimentation, et que sais-je encore. C'est en partie vrai, tout autant qu'un tel changement de mode de vie consacrerait aussi le passage d'une espérance de vie de 80 ans en moyenne à une petite quarantaine d'années, et moins encore pour les femmes du fait des accouchements hasardeux. Après tout, ça ne fait que diviser par deux, ce n'est pas grand chose, me dira-t-on, si c'est pour vivre sainement et en toute moralité au plus près de Mère Nature ! Et moi une fois encore de vous répondre : « Chacun son trip ». Mais pensez tout de même aux diverses maladies sympathiques que promet une telle existence, parasitoses et j'en passe, à la mortalité infantile, au manque de soins, à la mort certaine des handicapés... Enfin, bon, après tout « chacun son trip ». Le technoprogressisme promet quant-à-lui l'inverse, c'est-à-dire un mode de vie toujours plus horrible au milieu de machines étranges avec des écrans, toujours plus malsain avec ses substances qui tuent les germes pathogènes, toujours plus immoral avec ses efforts pour soulager les individus atteints de handicaps (je pense au développement des bioniques) et préserver les femmes des possibles ennuis d'une parturition. Sur ce sujet bien précis, l'arrivée dans les prochaines décennies des techniques permettant l'ectogénèse devrait apporter une solution profitable à qui se soucie un minimum de son état physique tout en permettant de contrôler le développement de l'embryon. Technique qui, touchant à la Genèse de la Vie, suscite bien entendu des polémiques qu'évoque un intéressant article du site Contre-Feux.com ( http://www.contre-feux.com/culture/jai- ... genese.php ), avec en bonus gratuit la réaction plutôt rigolote d'un digne monsieur très mécontent en bas de page. Mais ne le jugeons pas : c'est « chacun son trip ». Quant aux problèmes de pollution et d'usage inconsidéré de substances nocives dans l'agriculture, nous avons déjà précisé plus haut que ces problèmes, si graves soient-ils, peuvent se voir solutionnés par une science plus raisonnable sans pour autant envoyer promener tout progressisme. Sur le plan enfin de la dimension plus ou moins morale de tel ou tel mode de vie, l'auteur doit avouer ne pas savoir trancher, ayant quelques difficultés à saisir ce que le néo-luddisme voit de particulièrement moral chez les peuples tribaux et de notoirement immoral au sein des mondes industrialisés. « Chacun son...truc », pour changer, un peu.
Pour conclure, nous nous proposons de présenter un bref état les lieux de la situation actuelle. Pollution et dégradation qui sont au cœur des débats de notre temps résultent d'une application trop peu raisonnée de certaines innovations des deux derniers siècles, notamment dans le domaine des transports avec le pari hasardeux du tout-pétrole, puis de l'énergie avec le tout-nucléaire. Ceci marque selon nous bien plus une erreur commise dans l'utilisation du progrès technique que la prétendue erreur d'utiliser le progrès technique, comme tendrait à l'affirmer généralement le courant néo-luddite. Toutefois s'observe à présent au sein de la communauté scientifique une plus grande prudence vis-à-vis des techniques, avec la mise en avant de solutions énergétiques alternatives bien que des obstacles restent à résoudre du fait du caractère relativement récent de ces recherches, on pense notamment au rendement des panneaux solaires. Hélas ce mouvement n'est que trop récent et encore trop peu suivi, et l'auteur de cet article est bien le premier à le regretter, bien que concluant que commence sans doute à apparaître une forme de « technoprogressisme vert » qui selon lui promet bien plus à l'avenir qu'un hypothétique retour en arrière technique et technologique au nom de valeurs morales pour le moins contestables et douteuses. Mais, après tout, « chacun son truc ».
Votre serviteur,
tegeus-Cromis