Pour ne pas prendre trop de place, j'ai changé le titre de sujet pour y placer mes autres textes qui seront concentrés ici
Un petit texte écrit au féminin :
Lucie, l'arbre et le serpent
« Il faut choisir ses dieux et tenter son supplice. A. de Noailles »
Je traversais la haie clairsemée sous les grands tilleuls sans feuilles. Les arbustes dans la brume étaient comme des pierres tombales. J'étais loin de la maison et je continuais mon chemin dans la pâture en direction de mon arbre tutélaire. Personne dans le village n'avait de chêne, il fallait s'éloigner des habitations pour en trouver. Mon père en avait planté un illégalement en repiquant une jeune pousse qu'il avait déterrée dans les grands bois. Il avait 25 ans tout comme moi. C'était mon arbre ! A cette époque de l'année, il était nu, il tendait ses branches noires vers le ciel. Parfois le ciel était si tristement gris que l'on se croyait dans mon âme.
Je commençais en guise de salut d'amitié à l'embrasser en passant mes bras autour de lui tout en pressant ma poitrine contre son tronc. Mon arbre vivait, il vibrait, j'étais contente, je sentais des ondes légères à travers mes mains. Puis, je m'abaissais en lui tournant le dos pour m'asseoir sur l'herbe sous sa protection. J'étais assise en tailleur et je m'appuyais contre lui en éprouvant sa solidité. Il me dépassait, son tronc était le prolongement de ma colonne.
J'avais l'habitude de venir ici sous son ombre et j'avais mis au point un petit rituel qui me faisait tourner la tête. Je sortis mon chapelet de ma poche, c'était un rosaire noir. Chaque perle de buis était séparée l'une de l'autre par de fins anneaux de métal argenté. Ma grand-mère me l'avait offert en souvenir de son voyage à Lourdes. J'aimais cet objet non pas pour le symbole chrétien qu'il représentait mais pour lui-même, pour la beauté de celui-ci. J'avais détourné son usage religieux et comme je m'habillais tout en noir, je trouvais qu'il allait très bien avec mes bijoux cloutés et ma robe de sorcière. Je le tenais dans ma main droite, mon autre main inoccupée, auriculaire et index tendus, montrait le signe des animaux cornus. Ce geste était le symbole ancien du Cerf, le geste du Roi de la forêt. Toute cette petite mise en scène m'aidait à me concentrer pour entrer en communion avec la nature qui m'entourait. Du moins je l'espérais. Je faisais glisser les perles de bois une à une. A chaque petite boule que j'égrenais, je prenais une puissante inspiration et j'expirais brusquement en rentrant mon ventre tout en faisant ronfler l'air à travers ma gorge. Ce grondement sauvage me donnait une certaine fureur, j'avais l'impression que je me chargeais peu à peu d'une énergie primaire et magique. Je continuais ainsi en faisant le tour du chapelet. Je dois dire que je faillis abandonner plusieurs fois, ma tête me tournait sous les effets de l'hyper ventilation. Ce n'était pas facile mais je m'accrochais. Je laissais grâce à cet artifice tous mes soucis, mes tracas, toutes ces pensées qui me surchargeaient. Je me sentais heureuse et légère. Au moment ou mes doigts rencontrèrent le petit crucifix, je sus que j'avais fait le tour complet du rosaire, alors je pris une dernière et profonde inspiration. Je serrais les dents et j'aspirais à travers elles tout l'esprit de la brume qui se trouvait là. Je laissais la nuit tomber en moi.
WOW !!! Quelles sensations ! J'étais complètement étourdie, mon coeur martelait ma poitrine mais je savais que mon sang était gorgé d'oxygène, je n'avais pas peur. C'était une bataille d'énergies qui voulaient sortir de mon corps mais que je tenais prisonnières. Ca valait bien un câlin mais dans un autre genre ! J'étais complètement ivre. L'air était ma drogue ! Je sentais un léger tremblement dans mes lombaires et des tourbillons de forces dans ma poitrine. Pourtant mon corps ne bougeait pas ! C'était comme des vibrations subtiles, elles étaient presque de la même nature que celles de mon chêne. Mon esprit paradoxalement s'apaisait et j'assistais sereinement aux déclenchements des sonnettes d'alarmes. Mon corps voulait respirer, mais je ne voulais pas, je voulais rester dans cette stupéfaction, comme quand on reste bouche bée en apercevant un paysage féerique. Je n'avais plus besoin de penser, ni de respirer. J'étais bien, j'étais totalement immergée dans ces vibrations qui s'amplifiaient comme des ondes de plaisir et qui s'unissaient avec celles de mon arbre en direction du ciel. Je ne faisais plus qu'un avec lui.
Une figure s'imposa à moi, l'image du mercure. Ca m'arrivait souvent juste avant de m'endormir de voir surgir une pensée qui me semblait autonome. J'aimais particulièrement ce genre de phénomène. Je le recherchais même, mais d'habitude je ne pouvais pas me souvenir de ces idées qui survenaient dans ces moments privilégiés entre chien et loup. J'avais longtemps contemplé le signe du mercure dans des grimoires alchimiques mais sans jamais pénétrer ses arcanes. Le signe de la terre était composé d'un cercle surmonté d'une croix. Là, dans cette vision, le mercure se montrait comme un cercle cornu qui assujettissait une croix. Immédiatement, je compris la signification de cette figure : mon dieu cornu était plus fort que la croix, que cette fausse religion du christianisme. Il existait une seconde terre inconnue qui attendait tous les explorateurs qui voulaient s'en donner la peine. Mercure, le messager des dieux en était le passeur ! Ah ! le bel Enfer pour parvenir au fond des choses ! Hermès chéri !
Je fus sortie de ma rêverie par l'insistance à la fois inconfortable et pourtant si plaisante des spirales d'énergies qui se déployaient en moi. Je plongeais en apnée avec délice dans cette jouissance infinie qui me tourmentait. Même si je devais mourir ainsi cela n'avait plus d'importance.
[censuré]
Ca me faisait mal, et pourtant ca me faisait du bien, je voulais m'en débarrasser, je voulais me réveiller et pourtant cette douleur lancinante m'apportait beaucoup de plaisir et à la fin je me laissais aller et je replongeais de plus belle dans l'inconscience. Ils me dévoraient, je n'arrivais pas à bouger. Douleur ! Douleur et plaisir ! Vos caresses me faisaient mal ! Oh ! Noce des lèvres et des épines, de la soie et des aiguilles !
C'était comme dans un cauchemar où l'on hurle pour essayer de revenir à l'éveil mais sans pouvoir le faire, je ne savais plus si je rêvais où si j'étais parvenue à me réveiller. Quand les succions électrisantes étaient trop fortes, j'essayais de me débattre et pourtant je savais que je ne pouvais pas me mouvoir, j'en avais juste l'intention mais mon corps ne m'obéissait plus. C'était comme une douce souffrance et un plaisir étrange, inconnu, une jouissance paralysante qui me meurtrissait. C'était fini, il allait pouvoir pénétrer en moi comme une lame, forcer mes reins et violer mon âme. Je disparaissais, je m'offrais à sa concupiscence. L'amort labourait mon ventre au grand galop.