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Mémoires de Madame de Staal-Delaunay...

Tout l'art de la plume...

Mémoires de Madame de Staal-Delaunay...

Messagepar Atavhystérie » 05 Nov 2010, 13:20

... sur la Société française au temps de la Régence.

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Ces Mémoires, qui ne sont plus éditées depuis un bout de temps, ont été écrite par Marguerite Jeanne Cordier Delaunay, qui se fit appeler Rose Delaunay, nom de jeune fille de sa mère. Cette brillante femme, qui vécut toute son enfance et adolescence dans des couvents, ressenti des sentiments pour le Marquis de Silly, frère d'une de ses amies, et cette amour, ambigu et semblant partagé, ne put se concrétiser, du fait de leur différence sociale : l'un était noble, l'autre roturière. Elle devint la femme de chambre puis la dame de compagnie de la Duchesse du Maine, grâce à son esprit, qu'elle avait bien tourné et raisonnable.

Rose Delaunay joua un rôle dans la conspiration de Cellamare, en temps que scribe de la Duchesse du Maine, une conspiration qui eut lieu après la mort du Roi Louis XIV et qui, dans son testament, laissait le pouvoir au Duc d'Orléans, le temps que son fils atteigne l'âge de gourverner, et l'éducation de celui-ci au Duc du Maine. Ce partage ne plut pas à tout le monde, puisqu'il favorisait ses fils reconnus et non ceux illégitimes, qui prétendaient eux aussi à la gouvernance du royaume. Delaunay fut arrêtée, ainsi que tous les protagonistes de la conspiration, et mise en Bastille pendant deux ans, de 1718 à 1720. Contrairement à ce que l'on pourrait pensé, elle s'y plu car, n'ayant plus d'obligation de société, et aimant la solitude, elle pouvait s'adonner à son penchant naturel sans rendre de compte. Le lieutenant du Roi, qui s'occupait des prisonniers, fit d'ailleurs tout pour que son séjour soit adouci, tomba amoureux d'elle, et alla jusqu'à lui procurer de la compagnie, en celle du Chevalier du Ménil. Ils lièrent commerce et une passion amoureuse eut jour entre eux deux. Le Chevalier lui promit de l'épouser et Rose accepta, pour son plus grand malheur. Car, n'étant pas d'origine noble, elle ne s'appartenait pas elle-même, mais à la Duchesse, de plus, le Chevalier la trahit, ce qui lui causa chagrin, et à la sortie de prison, elle s'éprit d'un autre homme qu'elle s'interdit de revoir... La Duchesse finit par lui trouver un époux : un maréchal de camp du Duc du Maine, Monsieur de Staal, Rose avait plus de 35 ans.

Ces Mémoires sont d'une lucidité extraordinaire. Ne serait-ce que le style : sobre, élégant, d'une grande clarté ; Madame de Staal a d'ailleurs écrit quelques pièces de théâtre dont L'Engouement et la mode : comédie en trois actes. Ce n'est dont pas pour rien qu'elle a écrit de nombreuses lettres pour la Duchesse et autres personnalités sous lesquelles elle était en service. De plus, ce qui fait la lucidité de son œuvre, ce sont les portraits, elle décrit les gens avec une douceur inégalable, et une grande psychologie. En parlant de portrait, vers la fin de ses Mémoires, elle écrit un petit paragraphe sur Madame du Deffand : "Nous avions à Sceaux, dans ce temps-là Madame du Deffand. Elle me prévint avec des grâces auxquelles on ne résiste pas. Personne n'a plus d'esprit, et ne l'a si naturel. Le feu pétillant qui l'anime pénètre au fond de chaque objet, le fait sortir de lui-même, et donne du relief aux simples linéaments. Elle possède au suprême degré le talent de peindre les caractères ; et ses portraits, plus vivants que leurs originaux, les font mieux connaître que le plus intime commerce avec eux. "

On remarque ici que Rose s'attache d'avantage au caractère qu'au physique, contrairement aux habitudes de description d'aujourd'hui. Il faut noter aussi qu'à l'époque, une certaine pudeur était de mise. Bref, cette Du Deffand écrit des portraits, Delaunay corrigera celui qui lui  a été fait, nous donnant l'image d'une femme vouée tout au long de sa vie aux autres et à ses devoirs, qui n'aura eu d'autre souhait que la retraite dans un couvent, dans lequel elle se sentait plus libre qu'en société.

"Portrait de l'auteur, fait par elle même :

Delaunay est de taille moyenne, maigre, sèche, et désagréable. Son caractère et son esprit son comme sa figure ; il n'y a rien de travers, mais aucun agrément. Sa mauvaise fortune a beaucoup contribué à la faire valoir. La prévention où l'on est que les gens dépourvus de naissance et de bien ont manqué d'éducation sait qu'on leur fait gré du peu qu'ils valent : elle en a pourtant eu une excellente, et c'est d'où elle a tiré tout ce qu'elle peut avoir de bon, comme les principes de vertu, les sentiments nobles et les règles de conduite que l'habitude à les suivre lui a rendu comme naturels. Sa folie a toujours été de vouloir être raisonnable ; et comme les femmes qui se sentent serrées dans leur corps s'imaginent être de belle taille, sa raison l'ayant incommodée, elle a cru en avoir beaucoup. Cependant elle n'a jamais pu surmonter la vivacité de son humeur, ni l'assujettir du moins à quelque apparence d'égalité ; ce qui souvent l'a rendue désagréable à ses maîtres, à charge dans la société, et tout à fait insupportable aux gens qui ont dépendu d'elle : heureusement la fortune ne l'a pas mise en état d'en envelopper plusieurs dans cette disgrâce. Avec tous ses défauts, elle  n'a pas laissé d'acquérir une espèce de réputation qu'elle doit uniquement à deux occasions fortuites, dont l'une à fait connaître ce qu'elle pouvait avoir d'esprit, et l'autre à fait remarquer en elle de la discrétion et quelque fermeté. Ces évènements, ayant été fort connus, l'ont fait connaître elle-même, malgré l'obscurité où sa condition l'avait placée, et lui ont attirée une sorte de considération au-dessus de son état : elle a tâché de n'en être pas plus vaine ; mais la satisfaction qu'elle a de se croire exempte de vanité en est une.
Elle a rempli sa vie d'occupations sérieuses, plutôt pour fortifier sa raison que pour orner son esprit, dont elle fait peu de cas. Aucune opinion ne se présente à elle avec assez de clarté pour qu'elle s y affectionne et ne soit aussi prête à la rejeter qu'à la recevoir ; ce qui fait qu'elle ne dispute guère, si ce n est par humeur. Elle a beaucoup lu, et ne sait pourtant que ce qu'il faut pour entendre ce qu'on dit sur quelque matière que ce soit, et ne rien dire de mal à propos. Elle a recherché avec soin la connaissance de ses devoirs, et les a respectés aux dépens de ses goûts. Elle s'est autorisée du peu de complaisance qu'elle a pour elle même à n'en avoir pour personne ; en quoi elle suit son naturel inflexible, que sa situation a plié sans lui faire perdre son ressort.
L amour de la liberté est sa passion dominante ; passion très-malheureuse en elle, qui a passé la plus grande partie de sa vie dans la servitude : aussi son état lui a-t-il toujours été insupportable, malgré les agréments inespérés qu'elle a pu y trouver.
Elle a toujours été fort sensible à l'amitié, cependant plus touchée du mérite et de la vertu de ses amis que de leurs sentiments pour elle ; indulgente quand ils ne font que lui manquer, pourvu qu'ils ne se manquent pas à eux-mêmes."


Au long de ces Mémoires, Madame de Staal-Delaunay ne se décrit pas, passe de façon très rapide sur ses états d'âme, reste sévère, mais publier son portrait ainsi, c'est finalement donner une part d'elle-même, donner de la profondeur à ses analyse et à son récit, car, en connaissant mieux l'auteure, on connait mieux la valeur de ses actes et quels buts portaient à atteindre ces actes.

Ces Mémoires portent sur la conspiration de Cellamare, impliquant la Duchesse du Maine et nombre de nobles, au tout début de la Régence ; cependant, il est clair que l'auteure n'y entendait pas tout, elle se contente de dire ce à quoi elle a participé, ce qu'elle a entendu dire, et ne fait aucune analyse là-dessus. Elle se contente de peindre comme elle peint un portrait, un caractère, et c'est également ce qui fait l'étrangeté de ce récit. Les personnages ont davantage d'étoffe que les éléments historiques, qui ne servent, au final, que de repères. La finesse de Rose épargne tout jugement et donc tout retour malheureux. Elle a payé ses devoirs et sa discrétion de son propre bonheur. C'est l'histoire de cette femme, son esprit et son style qui font de ce livre un petit bijou. Elle commence d'ailleurs ses mémoires avec ces mots, dénigrant l'attention qu'elle a été et en droit de recevoir et qu'elle a toujours nié :

"Je ne me flatte pas que les événements de ma vie méritent jamais l'attention de personne ; et si je me donne la peine de les écrire, ce n'est que pour m'amuser par le souvenir des choses qui m'ont intéressée."
Atavhystérie
Femme, 22 ans
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