La New Wave, partout et nulle part
La new wave, presque tout le monde en écoute sans avoir la moindre idée de ce que c’est. A la différence de genres relativement bien identifiés comme le punk, le hip hop ou la musique électronique, la new wave, malgré des tentatives répétées de définition, reste un genre bâtard, une notion vague qui a eu son heure de gloire dans les années 80 et qui, depuis, et principalement en France, recouvre une réalité hétérogène, commerciale et sans consistance.
Quels points communs est-il possible de trouver à des groupes aussi différents que les Cure, Depeche Mode, Frankie Goes To Hollywood, Duran Duran ou XTC ? Que faire d’un vocable, décalqué du cinéma, et qui se réfère à des notions aussi subjectives que la sophistication, la liberté créative et la séduction ? On pourrait se contenter de considérer la new wave comme le genre par défaut, celui qui permet de définir une musique quand tous les autres épithètes manquent ou, au contraire, faire de la new wave le plus noble, le plus formidable et varié des sous-genres qui relèvent de la nébuleuse pop-rock. Dans les deux cas, on se rendrait à l’évidence, alors que reviennent en force les dinosaures du mouvement, les Police, B52’s, les Cure, Indochine chez nous, ou de jeunes pousses comme les assimilés Bloc Party, Franz Ferdinand, ou Kaiser Chiefs : la new wave est, trente ans après son apparition, partout et nulle part.
Ringarde, sanglante, répugnante et fascinante, à l’image des monologues inspirés de l’American Psycho de Bret Easton Ellis, la new wave est inséparable d’une époque où la modernité se découvrait riche et célèbre mais aussi malheureuse et pleine d’illusions.
Dossier Histoire de la New Wave, featuring (sans ordre d'apparition particulier) :
Cure, Depeche Mode, Frankie Goes To Hollywood, XTC Police, B-52's, Bloc Party, Franz Ferdinand, Kaiser Chiefs, Bret Easton Ellis, Truffaut, Godard, Talking Heads, Sex Pistols, New York Dolls, Ian Dury, Costello, The Only Ones, Television, The Ramones, Patti Smith, Blondie, Television, Tom Verlaine, Patti Smith, Stooges, The Only Ones, Joy Division, Wire, New Order, Beatles, Siouxsie, Duran Duran, Alphaville, Tears For Fears, Soft Cell, Eurythmics, Culture Club, Modern Talking, A-Ha, Pet Shop Boys, Erasure, Sting, Andy Warhol, Kim Wilde, Art Of Noise, Simply Red, Simple Minds, Bono, Killing Joke, Cabaret Voltaire, The Sisters of Mercy, Dead Can Dance, Echo and the Bunnymen,Wire, Nick Cave, U2, My Bloody Valentine, Primal Scream, The Jesus And Mary Chain, Daho, can, Einstürzende Neubauten , Kraftwerk, Bowie, Elli et Jacno,Marquis de Sade, Taxi Girl, Daniel Darc, Mirwais,Blondie, Talking Heads, Joy Division, The Fall, David Byrne, Thatcher
L'identité sonore de la New Wave
New wave : des pionniers aux synthés
La Vague Post-Punk : des pionniers… (1977-1982)
Avec d’un côté de l’Atlantique, les activistes en rangs dispersés du club new-yorkais CBGB et de l’autre, des types qui se situent en retrait par rapport à la vague punk, le mouvement new wave s’inscrit paradoxalement comme un mouvement de rupture (branché) par rapport à ce qui fait la mode (vulgaire) de l’époque.
Le groupe Television propose avec Marquee Moon, son album référence, un rock où la musique prend le pas sur l’attitude et la provocation. La musique est plus adulte, plus riche et fait appel à plus de savoir-faire et de références culturelles que les délires des Pistols. La poésie de Tom Verlaine affiche des ambitions dont ne s’embarrassaient pas les punks. La basse qui avait été noyée sous les déluges électriques et psyché des guitares électriques s’impose de nouveau comme un point d’appui rythmique dans des chansons élaborées. Patti Smith réinjecte, en même temps qu’elle fraie comme ses collègues avec l’underground new-yorkais, une tradition folk mélodique et un chant plaintif qui s’opposent aux éructations primitives des Stooges. La dimension cérébrale et littéraire de la new wave se veut un progrès face aux tendances "naturelles" de la génération précédente incarnée par les garage bands des années 70. Sans qu’on puisse tout à fait parler d’Anciens et de Modernes (tout cela a lieu en même temps), émerge assez rapidement un son nouveau, plus mature et qui vient dépasser des genres perçus alors comme rébarbatifs ou trop vulgaires. The Only Ones, emmenés par le duo Perrett/Perry, proposent ainsi une musique qui, tout en incorporant des éléments punk et psychédéliques, préfigure ce qui va advenir quelques années plus tard avec des groupes commeJoy Division, A Certain Ratio, Wire ou encore The Cure.
Television - "Foxhole" live
http://fr.youtube.com/watch?v=iw80nob1M ... ux-synthes
…aux synthétiseurs (1978-1982)
Sur le plan technique, l’émergence du son new wave va bénéficier des progrès réalisés dans le domaine de la compression du son, du mixage et des nouvelles techniques d’amplification. La basse, on l’a dit, se fait réentendre avec des personnages tels que Peter Hook (Joy Division/New Order), Colin Moulding (XTC) ou Dave Allen (Gang Of Four). La voix (Brian Ferry en est un exemple) elle-même ressurgit de derrière les guitares pour bénéficier, sur scène comme en studio, d’un statut privilégié. Au final, le son new wave devient une façon de composer un chant et une musique dans un exosquelette musical où aucun instrument ne prédomine. Le son est homogène et sans véritable dominante. Il vient contrarier le rapport du bruyant, du rapide et du fort qui caractérisaient le son punk. D’une certaine façon, c’est comme si, après une parenthèse de dix ans, on réinjectait, sans occulter ce qui s’était passé, les techniques de composition des Beatles (période Paperback Writer). La new wave explose finalement autour d’une invention qui va achever sa mutation : le synthétiseur. Chez Siouxsie, Costello, Duran Duran, Depeche Mode, le synthétiseur fait des ravages et vient signer sur le plan sonore la révolution en cours.
Depeche Mode - "Everything Counts"
http://fr.youtube.com/watch?v=2Ph1uSOQt ... ux-synthes
Le premier Age d'Or de la New Wave
Entre 1982 et 1986, le mouvement new wave mute et voit ses fondements de base voler en éclats. C'est son premier âge d'or, son arrivée dans les clubs et l'émergence de la synth-pop. Une génération de groupes fournit alors une musique plus futile et des hits en séries.
L’Age d’Or de la New Wave 1 (1982-1986) – Le commerce des machines
Avec la mutation des Cure en 1980 (l’enrôlement du garçon coiffeur Matthieu Hartley au clavier) qui referment leur trilogie sacrée avec Pornography et embraient, histoire de respirer un peu mieux, sur des albums plus pop (les singles "Let’s Go To Bed", "The Walk", l’album de The Glove en 1982, The Top en 1983), c’est la new wave qui change de visage et qui explose en deux voies qui, sans se perdre tout à fait de vue, vont finir par afficher des objectifs et des formes opposées.
Les fans du synthétiseur retiennent de l’anti-punk la volonté de faire léger et accessible, de travailler sur la texture du son mais aussi de séduire l’auditeur. Certains renoncent partiellement aux thèmes qui fâchent pour se concentrer sur des histoires d’amour, de célébrité ou de branchitude. L’intime est au cœur du travail des horribles Alphaville, de Tears For Fears, des habiles Yazoo (de l’ancien Depeche Mode, Vince Clarke) ou des plus sympathiques Soft Cell et Eurythmics. Le canal "club" explose sur la scène internationale avec des groupes parfois idiots mais pas dénués d’intérêt (Duran Duran et leurs histoires de top models, de sape et de perte de soi, les Wham et leurs histoires d’amour qui finissent mal, les âneries sublimes de Bernard Sumner et New Order), ou plus dance que denses, les Culture Club, les B-52’s, les Kajagoogoo, Fad Gadget ou Modern Talking. La new wave devient, sous cette forme, ce qu’on appellera plus tard la synth-pop ou l’electro-pop, une sublime machine à tubes qui n’est souvent qu’une caricature d’elle-même (Spandau Ballet, A-Ha, Sigue Sigue Spoutnik) et tourne à vide. Dans une veine plus pop et qui ne cède pas sur la sophistication mélodique des débuts, surnagent des groupes plus estimables tels que les Pet Shop Boys, les Mancuniens d’Orchestral Manœuvre In The Dark et New Order, héritiers des post-punk du début ou encore Depeche Mode.
OMD - "So In Love"
http://fr.youtube.com/watch?v=yfgyXfOQS ... a-New-Wave
Art Of Noise - "Moments in Love"
http://fr.youtube.com/watch?v=RIcmIhOes ... a-New-Wave
Le groupe de Basildon, dans le genre, fait figure de fleuron du mouvement avec ses mélodies évidentes (le départ de Vince Clarke nous vaudra Yazoo et Erasure avant que le flambeau soit repris par le pâlot Martin L. Gore) et sa vision d’une planète hostile et paranoïaque. Les relations humaines se compliquent, la musique tendue et froide des machines accompagne des rapports basés sur la méfiance, la distance et l’oppression. The Police, emmené par son chanteur Sting, marie les sonorités punk, pop et reggae et pose un discours qui s’affirme comme gentiment libertaire. Dans ce domaine mi-dansant, mi-politique, s’infiltrent des mouvements protestataires dont la question homosexuelle fait partie, portée dans les clubs par des groupes au genre affirmé. Frankie Goes To Hollywood décore la pochette de son Welcome To The Pleasure Dome avec des toiles de la série Sperm d’Andy Warhol et aligne les tubes, parmi lesquels le générationnel "Relax". The Communards et Bronski Beat de Jimmy Sommerville tiennent haut le pavé ponctuant leurs titres au retentissement international de saillies marxisantes et libératrices assez osées pour l’époque, alors que l’OVNI Klaus Nomi s’offre quelques excursions dans les charts. La synth-pop semble créée pour l’époque et aligne les signatures mineures comme celles de Level 42,Kim Wilde ou Art Of Noise. En se mêlant à tous les genres (funk soul avec Simply Red, rock avec Simple Minds, pop avec The Waterboys), elle semble se dissoudre, avec l’apparition de MTV, dans un maelstrom commercial et ultra-vendeur dont l’identité est tout sauf évidente.
Frankie Goes To Hollywood - "Welcome To The Pleasuredome"
http://fr.youtube.com/watch?v=xZwNXiFWs ... a-New-Wave
Un vent de cold wave
Le deuxième Age d'Or de la New Wave
En opposition à la bien heureuse synth-pop, se développe une pop plus mélancolique. Retour aux racines punk et noires de la new wave et apparition de groupes labelisés cold wave ou pré-gothiques.
L’Age d’Or de la New Wave 2 : la tendance mélancolipop
Parallèlement au grand n’importe quoi ambiant, la new wave entretient un second courant, plus proche de ses bases punk initiales, marqué par l’expression d’une souffrance romantique. Depeche Mode avec l’arrivée de Martin L. Gore aux manettes fait le lien entre les deux tendances. Dans ce registre aux paroles angoissantes, la musique oscille entre les éruptions punk et un certain dépouillement qui suggère la peine et la noirceur. Les synthétiseurs économisent leurs effets et se contentent de quelques notes qui scandent la misère. Le Seventeen Seconds de Cure est probablement le meilleur album cold wave qu’on puisse imaginer mais ne doit pas faire oublier le travail de groupes moins connus aujourd’hui et qui proposaient alors une musique au moins aussi complexe et expressive. Parmi eux, les Virgin Prunes, menés par les amis d’enfance de Bono, le fringant irlandais Gavin Friday et son fidèle Guggi, fournissent un spectacle gothique haut en couleurs. Les Prunes et leur album phare If I Die, I Die s’illustrent dans des concerts incroyablement mis en scène pour fusionner l’esthétique cabaret, l’expressionnisme allemand et ce qu’on appellera un peu plus tard la musique gothique. Le chant torturé de Gavin Friday évoque l’égorgement d’un cygne blanc par un serial-killer antillais et renvoie immanquablement au travail d’autres groupes comme Suicide, par exemple. La sphère cold wave, pré-gothique, compte en ses rangs des groupes déconsidérés aujourd’hui comme les Killing Joke ou Cabaret Voltaire, puis The Sisters of Mercy ou Dead Can Dance.
Virgin Prunes - "Decline and Fall "
http://fr.youtube.com/watch?v=yMMHf2mJV ... a-New-Wave
Des artistes émergent alors sur le devant de la scène et réussiront par la force de leur personnalité et leur capacité à se renouveler à traverser les décennies. La new wave tendue des Echo and the Bunnymen se recycle en pop classieuse à la fin des années 90, le groupe Wire, après une série d’albums étincelants comme Pink Flag ou 154, passe la décennie au chaud avant de revenir aux affaires. Nick Cave venu du bush traverse les époques et les courants depuis la furia The Birthday Party jusqu’à son dernier album apaisé, intégrant au passage le crooning des années 50, le blues, les expérimentations soniques de la scène berlinoise, etc.
La tendance mélancolipop est, à cet égard, et bien que moins variée dans son expression thématique, de meilleure tenue que le courant synth-pop, devenu un grand bazar atrophié par son propre succès.
Wire - "The 15th"
http://fr.youtube.com/watch?v=DnVC0Mhv_ ... a-New-Wave
Quand les excès de la new wave sonnent le glas
La new wave touche à sa fin
Dès le milieu des années 80, la new wave se trouve dans une impasse. Devenue excessive et pervertie aux yeux de certains, cette forme de new wave provoque une résistance. Une scène alternative pousse à l'explosion du genre, qui avant la fin des années 80, n'a plus lieu d'être.
La fin de la New Wave (1985-1987)
Le mouvement new wave va perdre de sa force, comme tout mouvement conquérant, après s’être installé en position dominante sur le marché. Les Duran Duran incarnent à eux seuls les excès de la synth-pop, quand The Cure avec The Head On The Door, en 1985, est accusé de dilapider l’héritage. La résistance s’organise autour d’un retour au rock (U2), d’un côté, et de l’apparition d’une nouvelle scène contestataire sur le front Nord, de l’autre. Née en réaction face aux paillettes new wave, aux claviers geignards qui sont devenus aussi idiots que les guitares des années 70, la scène alternative vient petit à petit bousculer l’ordre établi. Les Smiths entre 1983 et 1986 revendiquent un retour à une certaine éthique et à la sincérité des années punk. Ils accusent les Duran Duran, les Kim Wilde, les Foreigner et les autres d’incarner une sorte de Mal ultime où les émotions sont fausses et le propos perverti par les perspectives de profit. Les chansons new wave, selon la formule consacrée, ne parlent plus "aux gens de leur vie". Il faut pendre les DJ et rentrer chez soi.
Duran Duran - "Rio" live
http://fr.youtube.com/watch?v=dPQQ5XybZ ... e-a-sa-fin
La scène alternative anglaise, puis américaine, vient mettre fin à une époque et va pousser à un nouvel éclatement du marché. Des groupes comme My Bloody Valentine, Primal Scream, The Jesus And Mary Chain redécouvrent les joies des chansons pop et des guitares hurlantes, envoient les délires baroques des années précédentes se faire voir ailleurs et ressuscitent une vision intransigeante du rock. Le terme de new wave est alors éradiqué des Iles Britanniques, mais persiste en France jusqu’à aujourd’hui pour désigner un peu tout et n’importe quoi de Daho à Balavoine, en passant par Les Rita Mitsouko, Niagara ou Partenaire Particulier. L’étiquette new wave perd alors de son sens et ne correspond plus à rien de tangible.
Débarquement new wave sur le continent
New Wave, mouvement européen
La new wave, mouvement profondément british s'est aussi enrichie de contributions continentales. D'autres pays comme la France, l'Allemagne et les Pays-Bas développent aussi leurs propres scènes .
La New Wave continentale : de Berlin à Paris
Une fois n’est pas coutume, il semble impossible de faire ici l’impasse sur la contribution continentale au mouvement. En avance sur le reste du monde, la scène allemande garde sa singularité et ne pourra jamais être assimilée complètement au mouvement. La Neue Deutsche Welle ne laisse pas de grands noms mais prend de plein fouet les expérimentations décisives pour le reste du monde de groupes plus anciens et pionniers comme can, Einstürzende Neubauten, Grauzone (le groupe de Stephan Eicher) ou Kraftwerk.
Front 242 - "Tragedy For You"
La filière néerlandaise et belge est tout aussi prolixe avec des artistes comme Anne Clark et sa poésie électronique ou les secs et glaçants Front 242. Ces groupes ont en commun de réconcilier la cold wave et la synth-pop dans un mélange véritablement homogène et créatif.
La France n’est pas en reste mais préfère la veine littéraire des Television et autres Bowie. Elli et Jacno sortent du punk pour proposer une musique plus pop, vénéneuse et lettrée. Les Marquis de Sade mêlent poésie urbaine et sensualité dans un écrin baroque. Les Taxi Girl de Daniel Darc et Mirwais s’offrent quelques hits et marquent profondément l’univers des nuits parisiennes, au point de faire encore la loi plus de vingt ans après. Le groupe Baroque Bordello bénéficie du parrainage de Lol Tolhurst des Cure pour développer sa pop gothique, quand le mainstream est inondé de productions inégales qui vont des respectables Rita Mitsouko à Jean-Pierre Mader…Cette histoire reste, après les années Brel-Brassens, l’une des seules où la France offre une alternative singulière et originale aux mouvements internationaux. On peut préférer ce qui se fait alors Outre-Atlantique et Outre-Manche mais concéder que ce qui se passait à Paris, entre la mauvaise digestion du punk et la réinvention de ce qui suivait, constituait une vraie scène. La mondialisation emportera tout le reste.
Grauzone - "Eisbär"
http://fr.youtube.com/watch?v=cTuTc_liK ... t-europeen