Faites part de vos avis, mêmes les plus méchants sont bienvenus
01 – Le Nouveau
Il n'était pas tout à fait une fois, parce que ce qui suit n'est pas tout à fait un conte de fées, deux soldats fainéants qui s'affairaient à une autre occupation que leur devoir, pas loin d'un escalier.
Faisant la jonction entre les sous-sols et la surface, l'escalier en question était localisé dans le Palais du Royaume d'Esoterria où résidait Tilia II. Chaque jour, la souveraine travaillait quelques longues minutes à gouverner le pays puis s'adonnait à son loisir favori : organiser de somptueuses réceptions aux frais du contribuable.
Le Palais Royal était construit de pierres grises recouvertes par des toits azur. Fortement inspiré de notre Renaissance, il n'en conservait pas moins une certaine retenue : preuve qu'il était possible de réaliser de belles choses sans surenchérir dans d'exécrables froufrous dorés.
Autour s'étendait la ville de Palacia, connue aussi bien pour ses ruelles étroites et sombres, véritables coupes-gorges, que pour ses larges avenues principales bien éclairées où le coût d'un simple croissant était tout bonnement ahurissant. Hormis quand un marchand se faisait détrousser ou quand un bourgeois fichait un coup de pied à un mendiant, le concept de mixité sociale était inconnu.
Traversé par le fleuve Humide, Palacia siégeait au milieu des plaines et des forêts du Royaume. Esoterria, c'était le nom de cette île gigantesque s'étalant d'un pôle Nord composé de chaînes de montagnes aux pieds desquelles fumaient les cheminées de Bergester, un gros village de bergers, jusqu'à la moitié d'un hémisphère Sud, où vivaient sur des plages paradisiaques des tribus cannibales qui l'étaient moins. Pas loin à l'Ouest, une île plus petite était le territoire de la République Rebelle de Brittania. Esoterria, c'était aussi le nom de la planète tellurique sur laquelle rampaient ces deux civilisations arriérées.
« Main chaude ! » Trois acrobates s'élancèrent dans une arène de bois ronde. Petits, cubiques et en bois, ils roulèrent et s'entrechoquèrent. Sous les yeux bienveillants de leurs spectateurs, ils indiquèrent six, six et encore six, le nombre de la Bête.
A moins de sortir la combinaison ultime, la bataille était perdue pour l'autre joueur. Il prit les dés en mains. Un jeton, il restait un jeton. S'il s'en débarrassait, c'était la victoire.
« Main sèche ! » Son cri de guerre favori. Ils roulèrent à nouveau. Le premier ralentit jusqu'à afficher son quatre. Le deuxième rebondit puis il se posa sur son cinq pour mieux exhiber son deux. Hésitant, le dernier tournait sur lui-même. Puis il se cogna contre le mur et montra un point noir solitaire. Quatre, deux, un : la combinaison ultime. Le jeton rejoignit ses amis.
Quelques pièces passèrent d'une main à une autre. Chauve, un peu bronzé, « Main chaude » se distinguait des autres soldats par son imposante bedaine. Son corps était comparable à un ballon de foot sur lequel se tenait une balle de tennis, toutes proportions respectées. Si les deux parties de son corps avaient été réduites et dissociées, il n'y avait nul doute qu'il aurait fait une formidable carrière sportive. Souriant malgré la défaite, il était fier de ne pas avoir accompli son devoir.
Frisant avec arrogance sa moustache, son comparse comptait des yeux ses pièces. Touffue sur le devant, se terminant en pointes subtiles et bouclant vers le milieu, sa magnifique moustache le différenciait du reste de ses collègues. Grâce à celle-ci, il avait remporté le premier prix du plus bel ornement nasal.
Portant tous deux leurs uniformes de lancier, ils se regardaient l'un et l'autre dans les yeux tandis que leurs armes traînaient au sol, attendant que quelqu'un trébuche dessus. Rejouer ou ne pas rejouer, telle était la question.
Soudain, des pas résonnèrent. Les deux joueurs se figèrent. Quelqu'un descendait l'escalier reliant la caserne à la surface. Paniqués, ils balayèrent la table de leurs bras et cachèrent lamentablement le tapis de jeu sur leurs genoux tandis que les jetons se répandirent sur le sol carrelé.
- Pas d'inquiétude, lieutenant. On va tout nettoyer ! Pas vrai, Maître ?
- Ouais... J'vais t'faire laver tout ça à grand coups d'pied dans le fessier, renchérit le moustachu.
- Pas de panique, c'est que moi. Moins rauque, la voix était celle d'un jeune homme.
- Ah! C'toi Lenny ? Grouill'toi Rob' ! Ramass'l'jetons ! Allez ! T'pas fini d'jouer pas'qu'il t'reste encore d'sous.
Comme ses deux collègues, Lenny s'était engagé dans l'armée puis avait été affecté à la garde du Palais. En plus de l'uniforme du lancier, il portait en permanence sa besace grise, seul souvenir de Bergester, son village natal. Grand, mince, le bleu métallique de ses yeux ne laissait personne indifférent. Sa coupe improbable de cheveux châtains non plus, au point de croire qu'un des géniteurs du jeune homme était un oursin.
Récemment arrivé, ce soldat ne souffrait pas encore des vices de ses collègues, à savoir : l'alcool, les jeux d'argent et les prostituées. Cela lui épargnait les soucis en découlant, à savoir : le manque d'alcool pour oublier les dettes de jeu et le besoin d'argent pour passer de longues nuits de plaisir auprès de courtisanes afin d'oublier un éternel célibat causé par l'alcoolisme.
Si les plus pessimistes l'imaginaient comme un être incorruptible au coeur pur, d'autres se doutaient parfaitement qu'au bout de quelques années, il se mettrait à boire comme tout le monde. Puis qu'il terminerait ses vieux jours sur le divan d'un lupanar dans les bras ou entre les cuisses d'une ou deux belles de nuit dans un dernier râle, mêlant plaisir et suffocation. Robert appartenait à la première catégorie, Roger à la seconde et ils débattaient des heures à ce sujet.
Le profane, ne sachant rien de la relation liant Roger à Robert, aurait été étonné que le plus costaud ne choppe l'autre par le col puis ne lui enseigne quelques rudiments de politesse à grands coups de poing.
Tout sourire, le gros homme se leva de sa chaise et partit servilement ramasser les précieux jetons rouges avec ses dents. Il revint les déposer aux pieds de son maître. Le sac à graisse avait des dettes de jeu et avait signé un C.D.D. de niveau 5 pour les éponger.
Le C.D.D. (Contrat de Déshonneur Déterminé) : Rédigé en 252 par un Sage revenant d'un mariage fort arrosé, puis approuvée à l'unanimité par le Conseil des Sages, autant amusés par le concept que curieux de voir les dégâts engendrés, la loi sur le C.D.D. a aboli, révolutionné et remplacé l'esclavage.
Le C.D.D. est composé de cinq niveaux, en fonction de la dette à éponger. Le niveau 1 implique de s'abaisser moralement du début à la fin du contrat. Le niveau 2, en plus de l'abaissement moral, contraint le débiteur de se charger des tâches ménagères de son créditeur. Le niveau 3 ajoute n'importe quel type de travail, à condition qu'il y ait une quelconque utilité au créditeur. Le niveau 4 supprime la notion d'utilité et force le débiteur à accomplir les gages les plus idiots, à condition qu'il ne mette en péril les bonnes moeurs. Enfin, le niveau 5 complète la panoplie en ajoutant les gages les plus obscènes.
Choquées par de telles mesures, des associations pour les droits de l'Homme militèrent pour la création d'un sixième niveau appelé « Carte Blanche ». Bien que tenté par la proposition, le Conseil des Sages a toujours prudemment refusé.
RESTRICTION : Il n'existe qu'une restriction aux C.D.D. : ne jamais mettre en danger la vie de son débiteur. On serait en droit de penser que la restriction a été mise en place pour des raisons éthiques mais il n'en est rien. Il s'agit de finesse juridique.
Auparavant, le débiteur laissait le soin à ses descendants d'éponger sa dette. Or, transmis aux héritiers, un magnifique contrat de niveau 5 se transformait en contrats de niveau 1 ou 2 qui sont bien moins drôles. Afin qu'un contrat ne se répande jamais d'une génération à une autre, il a été décrété légal de faire appel à un nécromancien afin de ressusciter le cadavre pour la durée du contrat.
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Lois Absurdes et Traditions Ringardes
Baron Konrad de Krokenstein
- Qu'avec que l'bout d'tes dents ! J't'l'ai d'jà dit mille fois, Rob' ! Regard', Par t'faute, j'en ai plein d'ta bave sur m'doigts.
- Bien Maître. Pardon Maître. Avec joie Maître. Robert se rassit sur sa chaise et ravala sa salive.
- Hep ! Lenny ! T'veux bien v'nir jouer avec nous ? L'C.D.D. d'Rob s'termin' dans un'd'zain'd'jours. M'faudrait un nouvel 'sclave à m'botte. C'serait pratique, non ?
- Bonne idée, Maître. Quel génie !
- Ferm'la toi ! J'tai mêm'pas autorisé d'parler.
- Merci Maître !
Ignorant la grossièreté de son collègue, Lenny ouvrit la porte de son casier en bois. Alignés les uns aux autres, ils recouvraient les murs du vestiaire de la caserne, mieux que de répondre aux railleries de Roger.
Dans ses moments de solitude, il entamait des monologues sur les difficultés journalières du cumul de la fonction de lancier et du fait de rester sobre. Et comme qui ne dit mot consent, son placard acquiesçait toujours.
Pour se changer les idées, il irait à la taverne du palais pour faire la fête, rencontrer des jolies filles ainsi que tenir des discussions avec des gens aux avis plus tranchés que son compagnon de cellulose. Sa penderie lui offrant un vaste choix d'uniformes, le soldat brisa la routine en troquant son habituelle tenue de lancier pour une autre exactement pareille.
Ce qu'il ignorait, par contre, c'est que l'uniforme aurait pu d'être d'une autre couleur. Aux premiers jours de son règne, la Reine Tilia II s'était battue pour que les hommes servant sous ses ordres portent un poncho rose bonbon. De nombreuses grèves eurent raison de ses goûts esthétiques.
LANCIER : Au même titre qu'une année est principalement composée de jours, l'armée d'Esoterria est principalement composée de lanciers. Armés d'une simple lance, ils deviennent de redoutables combattants quand leurs intérêts sont en jeu : les jeux d'argent, les lupanars et l'alcool.
On conte aux jeunes générations comment en l'an 300, une petite troupe de trois cents hommes reconquit brillamment une distillerie prise d'assaut par un détachement des armées de la République de Brittania, nettement supérieur en nombre et en armement. Certains historiens pensent à tort que les trois cents héros se battirent pour la liberté, la justice ou encore la gloire. Il n'en fut rien, ce fut pour l'alcool.
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Métiers Fastidieux et Jobs Sympathiques
Baron Konrad de Krokenstein
Rhabillé, il ouvrit un petit paquet reçu dans la matinée qu'il n'avait pas encore pris le temps d'ouvrir. Il reconnut l'écriture de sa mère, ce qui l'emplit un instant d'une douce nostalgie. Sa tendre maman, la seule à lui avoir écrit malgré tout ce qui s'était passé. Ses doigts nerveux l'ouvrirent délicatement puis en firent des confettis avec la hargne mécanique d'un déchiqueteur. Un gros livre accompagnait une lettre. Il déchira l'enveloppe et déplia tendrement la frêle feuille de papier.
A Lenny, mon fils.
Ton père est furax, tes grands-parents sont morts de honte, ta petite amie est désormais ton ex, tu es devenu le principal sujet de médisance des voisins ainsi qu'un exemple à ne pas suivre pour ton frère cadet. Pour ma part, il m'arrive de boire en cachette afin d'oublier que je suis celle qui t'as mise au monde.
Je ne sais pas ce qui t'a pris le jour où tu as égaré ton premier troupeau dans le ravins. Que les moutons aient organisé un suicide collectif ou qu'ils se soient enfuis après une tentative de corruption de brebis, je préfère ne pas le savoir.
Je n'ai aucune idée de l'endroit où tu désires faire ta vie et je m'en moque pourvu que ça soit le plus loin possible de chez nous. Afin d'éviter qu'on me mette tes catastrophes sur le dos et que tu sois plus utile à la société qu'une brouette sans roue, je t'envoie ce livre : Le Guide Officiel des Astuces Officieuses. Écrit par l'éminent Baron de Krokenstein, tu y trouveras les indications nécessaires à un touriste ou à un ahuri.
Prends bien soin de ne jamais revenir.
Ta maman qui t'aime.
La courte sieste dans le pâturage, le comportement affolé des moutons, la lutte sans espoir contre le bélier suicidaire, l'instinct de Panurge des ovins, son retour honteux au village, les regards gênés des proches, le rire glacial de Ralf, le jugement hâtif du tribunal et son bannissement douloureux revinrent hanter son esprit en agitant leurs lourdes chaînes.
BANNISSEMENT : Le bannissement est la plus basse des quatre punitions majeures du Royaume d'Esoterria. Viennent ensuite, par ordre de gravité, la prison à perpétuité, la peine de mort et le C.D.D. éternel.
Offrant au condamné une chance de refaire sa vie ailleurs, le bannissement donne le droit à la population locale de huer et de flanquer des coups de pied aux fesses mérités et de jeter des pierres à un banni fuyant le village, les mains attachées dans le dos.
Considéré à tort comme cruel, c'est toujours un grand moment d'amusement populaire ainsi qu'une manière de souhaiter bonne chance au citoyen banni.
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Lois Absurdes et Traditions Ringardes
Baron Konrad de Krokenstein
- Hep ! J't'ai parlé. T'sourdingue ?
- Vous-a-t-il manqué de respect, Maître ?
- Toi, j't'ai dit d'l'fermer, pigé ? Hep ! L'chiot-berger, t'coutes c'qu'j't'cause ?
D'apparence anodine, le « chiot-berger » était la pire insulte qu'on puisse faire à Lenny. Fils aîné et renié d'une longue lignée de bergers, son bannissement lui permit d'échapper à la malédiction frappant chacun de ses ancêtres : exercer ce métier.
Situé aux pieds des montagnes du Nord, Bergester était réputé pour son air pur, ses pâturages ainsi que pour la délicieuse viande issue d'un élevage n'ayant rien d'industriel. Un séjour paisible pour le touriste, l'enfer de la monotonie pour les autochtones.
A cette vie morne et routinière s'ajoutait une coutume dégradante fort appréciée par les touristes : les bergers se déguisaient en chiens pour garder les troupeaux. Folklorique, cette tradition palliait à l'absence de chiens. Lassés de ramener un morceau de bois en échange d'un sourire niais, ces derniers fuguèrent à la recherche d'une vie plus palpitante.
Afin de ne pas traumatiser les bêlants quadrupèdes, les plus zélés leur aboyaient dessus et leur mordillaient les jarrets pour les faire rentrer dans l'étable. Ainsi, les chiens-bergers remplacèrent les chiens de bergers.
- Hep ! Le chiot-berger ! T'perdu t'langue ou t'appris qu'aboyer d't'village d'bouseux ?
- La ferme, poivrot, lâcha Lenny pour refroidir un sang à mi-chemin entre l'état liquide et gazeux.
- Hein ? T'dis quoi, là ?
Enragé, Roger se leva en renversant sa table. D'un geste vif, Lenny attrapa sa lance puis la fit siffler près de près de l'oreille du moustachu. Si elle avait été creuse et trouée aux bons endroits, elle aurait pu jouer « Au clair de la Lune ». S'effondrant sur sa chaise, il passa de l'écarlate au blanc pâle.
- D'solé... J'r'commencerai pas.
- Vaut mieux, soupira-t-il.
Lenny avança puis ramassa sa lance. Roger, apeuré, cacha son visage derrière ses mains au moment où le jeune homme passa près de lui. « C'est bon, j'ai assez mangé à midi » dit-il en levant les yeux au plafond, à défaut du ciel.
Le fer de lance avait abîmé la porte d'un casier n'ayant rien demandé. Une preuve supplémentaire que les premières victimes d'un conflit sont toujours les plus innocentes. Lenny, de son côté, remonta l'escalier menant à la surface. La taverne n'attendait plus que lui.