J'interviens sur ce sujet mais comme je ne compte pas poster de façon régulière sur le forum, je ne prends donc pas le temps de me présenter : de toute façon, vous avez sans doute chez vous les mêmes disques que moi. Par contre vous seriez probablement plus intéressés par ce que je lis.
J'ai vu régner dans ce fil une grande confusion au sujet du mouvement romantique, de ces limites historiques et ces caractéristiques. Or il est important de ne pas confondre le romantisme… et le romantisme. Dans notre sens moderne, le romantisme signifie Amour, Mort, toutes ces histoires d'anges de pierre suppurant des larmes de sang dans les cimetières, les histoires d'amour neuneu qui sont censées faire pleurer, etc. Or ce n'est pas du tout le cas le sens historique du mot romantisme quand il a été utilisé pour qualifier le mouvement littéraire. En lui-même, ce mot, né fin XVIIeme - début XVIIIeme siècle, vient du mot roman (au sens récit en prose), et décrit des caractéristiques propres à ce moyen d'expression, c'est à dire celles des romances des romances du Haut Moyen-Âge. Dérivant de son sens purement littéraire, ce terme est d'abord appliqué à un certain type de paysage (
http://www.artrenewal.org/asp/database/ ... p?id=26315 ;
http://www.artrenewal.org/asp/database/ ... p?id=14372), pittoresque, sauvage, sentimental, d'une beauté opposée à l'idéal classique d'ordre, lumière et de décorum.
Mais le romantisme, même s'il aborde certains thèmes, a été avant tout
une réaction contre l'académisme et les conventions de l'époque (c'est un peu "la jeunesse emmerde l'Académie"), le rationalisme et de l'esprit cartésien du siècle dernier (Les Lumières, Voltaire). Il ne faut pas oublier qu'il prenait place dans le sillage des révolutions nationales et de la modernisation, des révolutions industrielles qui changeaient les paysages et les personnes, un bouleversement de l'ordre social : chute des monarchies partout dans l'Europe, poursuite de la montée au pouvoir de la bourgeoisie enrichie par le capitalisme naissant (qui gagne donc un nouveau contrôle sur la politique et le monde culturel), transfert des populations de la campagne vers la ville, lieu de toutes les libertés et vices, etc. Le monde s'accélérait, les anciennes structures sociales oppressives craquaient peu à peu.
Le romantisme
à l'origine était une révolte contre tout cela, c'était plus un traitement du sujet, que le sujet en lui-même, c'est l'intensité de l'expérience, le libre déchaînement des passions, la remise au centre de l'individu et donc de ses émotions contre le rationalisme sec et les conventions, le lyrisme éhonté, d'où la soif de voyages (autant dans l'espace que vers le surnaturel, la rêverie ou dans l'histoire, la vogue du roman historique date de cette époque), le pittoresque et la nature (en tant que voie vers le sublime/Dieu car les romantiques étaient très portés sur le christianisme, même si ce n'était pas d'une façon très orthodoxe pour certains), un idéalisme pas très mûr et raisonné. C'était également un mouvement politique autant directement : révolutions, Hugo qui s'exile pour s'opposer au Second Empire, Lamartine qui tente la politique, Lord Byron mort durant les combats pour l'indépendance en Grèce, etc, que par une volonté littéraire de réhabiliter le folklore et les traditions locales, par opposition à un modèle gréco-romain, avant considéré comme universel. Ce n'est vraiment rien de plus que la prise à contre-pied de tout ce qui a pu être populaire au siècle des Lumières, au niveau des thèmes autant qu'au niveau du traitement du sujet (Grèce/Moyen-Âge; objectivité, recherche du général/particularisme, irrationnel; clarté, bienséance/indéfini, inexprimable; belle simplicité/extravagance d'un caprice irrégulier).
C'est également
le lent triomphe du roman comme forme privilégiée d'expression (bien que la poésie se défende encore un peu), par opposition au théâtre et aux vers, qui étaient ce que tous les écrivains sérieux écrivaient le siècle dernier (ou un lecteur sérieux lisait, la lecture de romans était vue comme une activité "populaire", futile), ce qui autorise une nouvelle liberté d'expression (pas besoin de convaincre des personnes extérieures d'investir de l'argent pour monter la pièce) et tout simplement une nouvelle forme d'expression : l'écriture romanesque et théâtrale différent considérablement parce que le roman narre la perception subjective d'une réalité par une sensibilité particulière, celle du personnage, et met un accent sur l'environnement que le théâtre ne permet pas. En quelques mots,
le romantisme, c'est la modernité, c'est la polarisation du monde de l'art avec l'apparition de l'avant-garde qui brise les conventions et qui finira par attendre la respectabilité par la force de son génie, pour devenir aussitôt la convention à abattre pour une nouvelle générations de jeunes génies provocateurs, dû à des circonstances politico-sociales particulières, c'est les premiers artistes qui se définissent
en opposition. A comparer à l'ancien monde d'avant la Révolution Française, où l'innovation pure n'était pas le but recherché, l'objectif était alors le respect des règles et des formes, de l'imitation de l'antiquité ou de la glorification des lois de Dieu, du Roi… ( et ceci résume les buts des artistes depuis d'antiquité même). C'est la définition de l'artiste en tant d'intellectuel et non plus artisan, qui a des choses à dire sur la société et dont le bien le plus précieux est sa subjectivité; la création du mythe de l'artiste maudit (produit de l'opposition : artistes installés qui ne choquent plus — avant-garde); l'élargissement des consommateurs de la culture alors que la classe moyenne s'élargissait lentement, et donc le début de la transition à une logique de marché alors qu'il n'y a pas si longtemps régnait le mécénat (offre/demande opposée à la commande directe).
Vous vous reconnaissez dans ce courant ou les descriptions de certains faits culturels ? Rien de plus normal car, nous modernes, sommes
tous enfants spirituels des romantiques ou en tout cas,
enfants de ce XIXeme siècle dans notre vision de l'artiste, de l'art et de leurs rôles dans la société, ce qui se retrouve dans chaque mouvement artistique post-romantisme et dans la démarche de chaque artiste. Il est impossible de ramener le romantisme à quelques sujets (surtout aussi réduits que ce mot en est venu à évoquer maintenant), de faire quelques comparaisons et décider que c'est la même chose qu'un autre mouvement, car comme pour tous les -isme,
ce qui est important, c'est la façon de faire et le contexte contre et dans lequel le mouvement s'est déroulé, pas les thèmes qui ne sont que les résultats d'une situation particulière à des circonstances d'une époque. Par exemple, que les surréalistes aient traité le rêve n'est pas ce qui les caractérise, mais la façon dont ils l'ont fait : écriture automatique, etc.
A la lumière de tout cela, pouvons-nous parler d'une influence du romantisme sur le mouvement goth ?
Non, surtout si on se contente de vagues notions comme "remettre au goût du jour" ou "c'est la même pose de révolte contre le monde", même s'il n'y a pas de liens directs, (et j'ai déjà lu des fans de metal, de rock indies et de black metal de se targuer d'être la réincarnation du romantisme dans ce siècle, avec des argumentaires précis mais du même acabit que ceux utilisés pour le goth), alors même les surréalistes, les dada, les existentialistes ont autant de raisons de prétendre à la palme de "remise au goût du jour" du romantisme surtout que ces mouvement ont été des mouvement organisés avec une idéologie, des manifestes, une production littéraire. Nous attendons encore en retenant notre souffle le "Prolégomènes à une théorie du goth" ou un "Manifeste du goth" qui nous mettra tous d'accord. Pour conclure, je pense qu'une influence ne peut avoir lieu que dans une logique d'action-réaction, pas dans une logique de superposition (ça et ça, ça se rassemble, alors c'est pareil).
Ce qui me gêne encore plus, c'est que les supporters du camp des goth=romantisme me semblent peu renseignés sur les choses même qu'ils prétendent défendre (citations que je tire des pages même de ce sujet) :
— "…Sturm und drank, un mouvement musical…" (en fait "Sturm und Drang", qui est un proto-romantisme allemand et principalement littéraire : Novalis, Goethe, Schiller, etc. En allemand, signifie "tempête et impulsion/besoin/élan" et aurait été un nom plus approprie pour le romantisme je trouve, ainsi que moins sujet à controverses)
— l'implication que de Lautréamont, Sade, Lewis ou Baudelaire seraient en une quelconque façon des écrivains romantiques. (Symbolisme, libertin/ les Lumières, gothique anglais, génie trop grand pour une case mais Parnasse à ses débuts puis "père" des symbolistes).
Quelle crédibilité m'accorderiez vous pour m'exprimer et définir la musique des années 70-80 si je disais par exemple des choses comme Coolwave (pour Coldwave), "Black Sabbath est un groupe gothique" en me prétendant une experte et une amatrice de ces styles ? J'ai bien peur que ma crédibilité serait réduite à néant, alors je ne vois pas pourquoi nous devrions faire subir ce sort à la littérature, domaine où les classifications sont aussi prise de tête qu'en musique. Et il me semble surtout que tous les gens qui ont cité romantisme=goth ont surtout une vision très déformé du premier, ce que leur permet d'affirmer qu'il existe une équivalence entre les deux.
La deuxième notion un peu vague que j'ai vue utilisée ici est celle de
romantisme sombre or c'est une tournure qui nous vient naturellement sachant que nous associons plus facilement le terme romantisme à "Pretty woman" qu'au "Bossu de Notre-Dame" or à l'époque, Hugo ou Gautier étaient l'un et l'autre aussi choquant, et le mot romantisme, tel qu'il est utilise à l'origine recouvre bien les côtés sombres comme les côtés plus lyriques du mouvement. De plus, ce pléonasme de "romantisme sombre" n'est utilisé dans aucune source littéraire sérieuse (presses universitaires, manuels, etc) à part entre guillemets dans le cours d'une explication, usage dû au changement de sens du mot romantisme avec le temps. Je comprends qu'il est tentant d'utiliser ce groupe de mots car cela permet de rapprocher le romantisme du goth mais il n'y a pas de romantisme clair et un autre sombre. Le romantisme est un courant sombre, même s'il est lyrique parfois.
J'ai aussi lu le terme de
romantisme décadent qui est pour le moins bizarre, parce que les décadents sont l'un des surnoms donnés aux symbolistes de la fin du siècle (le XIXeme, toujours) et il s'est passé pas mal de choses en littérature entre le déclin du romantisme (Le romantisme était devenu "the new hot thing" vers 1830, et vers le milieu du siècle était déjà plus un vieux monsieur installé qu'un jeune mouvement fringuant : on élisait déjà des écrivains issus du mouvement à l'Académie Française). Les décadents donc, ne sont pas la suite du romantisme, ils sont autant en opposition avec le réalisme (mouvement du mi-XIXeme) que le romantisme (que de mémoire, ils trouvent niais et sentimental). Je ne sais plus le quel d'entre eux (Baudelaire ?) avait dit "De nos jours, chaque garçon boucher possède un exemplaire des Lamentations de Lamartine qu'il lit en cachette. " Donc des gens comme Huysmans, Mallarmé, Baudelaire, de Lautréamont, ne sont absolument pas romantiques, il sont symbolistes ou décadents. C'est à ce moment-là d'ailleurs qu'a été "officialisée" la notion de poète maudit grâce au recueil de Verlaine ayant pour titre… "Les poètes maudits" qui présentait les biographies de quelques uns de ses contemporains. Bref, c'est un tout autre débat, un que nous pourrons étamer si quelqu'un a des arguments solides goth=esprit fin de siècle.
Désolée pour le trop gros post, merci d'avoir tout lu, précision à la demande et sources de même. ^_~