par Caligula » 25 Juin 2008, 20:56
Ceux qui lisent jusqu'au bout ont le droit à une papillote.
L'Apologie des gens heureux.
Je cours et me déchire. Je cours toujours et toujours plus afin de séparer ce qui vit en moi de la marche irrépressible du Temps. Dans le halo de perception de mon regard flottent les contours incertains d'époques révolues, dansent les fantômes inconsistants mais tellement présents de tous ceux qui ont combattu en fuyant. Je cours pour marteler mon présent, renier mon passé et éloigner mon futur. Je cours pour que les pavés de ma vie résonnent, qu'enfin plus rien ne me réponde. Je me perds, je n'existe plus que dans les halètements glacés qui s'échappent de ma gorge, transformant chaque foulée en un élancement froid de plus. Être ici et ailleurs. Le contexte réel a peu de valeur, peu d'importance quand en soi tout se pétrifie et se raidit, à l'aube de sa fin, au crépuscule des espoirs. L'édifice construit en moi m'a une fois de plus happé dans ses détours insoupçonnables, m'a une fois de plus conduit dans un de ces couloirs que j'avais cru murer pour de bon il y a de cela bien des éternités. Fragile architecture bâtie au prix du sang et de la sueur, basilique obscure dans laquelle j'étais d'abord un rôdeur, puis un fuyard, que les tremblements de mon corps exténué ne suffisent pas à ébranler. Couloir de lumière, ou plutôt étincelante noirceur qui m'enveloppe, dans laquelle je m'enfonce un peu plus à chaque pas. Je me perds tandis que les murmures qui me hantent surgissent de toutes parts, se fondant et se confondant dans la torture croissante de chaque instant. Les promontoires surgissent au détour du flot tumultueux de mes pensées, surplombant de vastes précipices garnis de pics effilés, voraces et suintant tels autant de gueules malsaines.
L'étouffement poudreux vient du ciel, et semble transcender tout ce qu'il me restait de conscience. Rugissements et feulements se perdent sous la couche neigeuse, qui s'épand peu à peu partout à la surface de cette étreinte impitoyable. Cruelle ironie, qui ne fait qu'engourdir le malheur de mon temps. Le rythme se perd, ralentit. Je trébuche, rétablit mon équilibre, flirtant l'espace d'un instant avec le vide abyssal qui m'entoure, puis une seconde fois, et ainsi de suite jusqu'à ce que je me couche de tout mon poids dans la viciosité muette, blanche et froide. Brûlure sur ma peau, sur mon âme, la course doit continuer, tandis que ne peuvent s'interrompre les mouvements de balancier récurrents de celui que je poursuis et qui me poursuit. Douleur impavide, aux yeux morts d'une ardeur trop importante. Tout autour de moi se craquèle, les peurs et la tristesse se cristallisent en d'innombrables traits qui fendent mes décisions et transpercent mes sens. Malgré tout, je cours, avec supplice et délectation. Les larmes roulent, profondes et épaisses sur mes joues, rejoignant la glace des précédentes dès lors qu'elles se décrochent et tombent du promontoire de mon visage. J'ai franchi des portes, en nombre indéterminable, renversé des murs, mais rien n'y fait, tout en moi se liquéfie au fur et à mesure que sourd cette mélancolie, s'infiltrant par tous les pores de ma peau.
Enfin je me fige. Je suis arrivé au spectacle de la vie, à l'ultime représentation du ballet le plus épique qui fusse joué ici bas et tout autour. L'étincelle qui se meurt, la lumière enveloppée, la sphère qui se brise. Prostré, je ne peux m'accoutumer à la floraison du reniement qui vit ici dans son épanouissement le plus total. Insanité de mon enveloppe charnelle déchirée, tandis que ma volonté se berce de nouveaux de mots et de sons, de paroles qui envoûtent mes lendemains, pour le pire des choix qui soit. Tout est paralysé, bloqué, figé. Plus rien ne suffit, plus rien ne parvient à faire émerger à nouveau une quelconque posture, une anodine prise de position. Décharné, rendu face au mur inextricable des intrigues, le panorama de ce que je n'ai pu accomplir, de ce que je n'ai pu réaliser quand j'en avais désespérément besoin. Quand bien même le couloir s'étend toujours à perte de vue, il ne sert à rien de continuer plus longtemps, de hurler après l'immensité du vide qui m'orne et me pare de ses plus beaux atours. On ne peut se remettre de cela, condamné à traîner de manière éternelle la dépouille d'une partie de soi-même, se retirant toujours un peu plus vers le centre, fermant les possibilités et oblitérant les réalités, dominant les absurdités et rampant dans le magma infâme de son sang, de ses envies déçues et de ses croyances déchues. Je laisse la certitude de l'absolu me saisir, m'enfermer un peu plus dans cette prison dont je suis à la fois le geôlier et le détenu. Il n'est plus l'heure de jeter des regards fugaces vers la lueur blafarde de l'extérieur, il est bien trop tard.
Etranglé à ma propre illumination, tiraillé, écartelé par les passions qui soudain reviennent en de vengeresses vagues de violence, je me disloque. Celles-ci arrivent de toutes parts, déferlent sur mes terminaisons nerveuses, étreignent les parties les plus secrètes de mon être, brisent et arrachent les fondements de mon antre. Elles tournent mes yeux vers un intérieur toujours renouvelé, arrachent de mon coeur les nostalgies pour les infliger à l'ensemble du système. Plus faible qu'un nouveau-né, je me noie dans la lie du calice de ma vie, bousculé par la brutalité de ces lames qui virevoltent et tranchent mon monde, lui assurant une inéluctable survie. Je ne cours plus, mais me déchire toujours. Je ne me perds plus, je suis perdu. Et quoi qu'il en soit, le calme bleu ne sera jamais plus là, seule subsiste une lutte pour le pouvoir.
Peut-on lire dans mes yeux ?