Erzsébet Báthory (1560-1614). Comtesse hongroise. Jugée pour avoir torturé et assassiné plus de 650 jeunes vierges afin de se baigner dans leur sang et conserver ainsi une éternelle jeunesse. Emmurée dans un de ses châteaux et nourrie par l'intermédiaire d'une trappe à la fin de sa vie. Enfant douée d'une intelligence et d'un don d'imitation sans limites, tenue à distance par une mère glaciale, et témoin, à l'âge de neuf ans, du viol et du meurtre de ses soeurs.
Drake Báthory -Keresztur. Descendant de la comtesse. Américain d'origine hongroise, de retour à Budapest après l'effondrement du communisme alors que les factions royalistes et fascistes tentent de retrouver le pouvoir. À la recherche d'archives sur son ancêtre Élizabeth. Mêlé au meurtre d'une jeune fille.
Deux histoires singulières. Le récit effroyable d'une femme gouvernée par des pulsions destructrices. Et celui d'un homme piégé, qui va découvrir qu'il est l'instrument de son aïeule. Deux histoires sans lien, mais qui se donneront rendez-vous dans la plus haute tour d'un château pris dans la tempête...
Thriller historique, La Comtesse sanglante repousse les limites du baroque et relie deux mondes fascinants autour d'une intrigue machiavélique. Une oeuvre puissante sur la nature des sentiments, la sexualité et la cruauté. Un univers proche de celui de Stephen King ou Bram Stoker. Terrifiant.
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Nathalie Peronny.
Andrei Codrescu est né en Roumanie. Professeur de littérature anglaise, essayiste, poète, il est chroniqueur radio pour la chaîne nationale américaine NPR. Il vit aujourd'hui à la Nouvelle-Orléans.
Extrait du livre :
En ce dernier jour du XVIe siècle, la comtesse Erzsébet Báthory, accablée par le passage du temps, courroucée par la trahison de sa chair et surtout affligée au-delà de toute mesure par la perte de sa jeunesse, ordonna à ses domestiques de briser tous les miroirs de son manoir perché sur les hauteurs de Buda.
Effrayées, les jeunes servantes décrochèrent les lourds cadres des murs pour les porter dehors, dans le froid. Certaines se mirent à pleurer sans raison, pressentant que les caprices de leur maîtresse venaient d'atteindre quelque nouvel abîme de noirceur.
Une fois arrivées au milieu de la cour, elles déposèrent tendrement les miroirs dans la neige. Le ciel, bas et lourd, y projetait un éclat sinistre, et bientôt lui-même parut vouloir prendre la fuite pour ne laisser qu'un vide sombre sur leurs surfaces polies.
De sa fenêtre, Erzsébet fit signe à ses femmes de commencer. En contemplant son essaim de servantes vêtues de noir fracassant ses miroirs à coups de pelle sous le ballet ininterrompu des flocons, elle sentit une flamme glacée la dévorer. On eût dit une nuée de corneilles, ces femmes s'échinant à enterrer la vanité de sa chair. Quand les derniers bris de verre eurent disparu sous la couche de neige fraîche qui les recouvrait, Erzsébet jura de faire ériger un monument à leur emplacement, une oeuvre froide et puissante en hommage au trépas de sa beauté terrestre.
Elle avait ordonné la destruction de sa précieuse collection de miroirs, dans l'espoir que tout ce qu'ils avaient vu disparaisse aussi à jamais. Ces miroirs avaient assisté à la lente métamorphose de la fillette en femme. Ils avaient vu le soin extrême porté par la comtesse à l'entretien de son corps, sa profonde attention à ses moindres contours, son ravissement studieux dans la contemplation de sa peau, qu'elle avait scrutée à la manière d'un explorateur parcourant une carte. Ils avaient surpris ses abandons et la frénésie de ses rapports charnels, qu'elle considérait avec une fierté d'artiste. Ils l'avaient vu minauder, prendre la pose avant réceptions officielles et rendez-vous secrets. Ses miroirs connaissaient les secrets de ses lubies intimes, de ses afféteries inutiles et de ses incarnations imparfaites. Ils avaient été les témoins de son abattement. De sa féminité déchue. Des larmes de sa vulnérabilité. Ils avaient vu son humiliation aux mains de démons quand, abandonnée à des bêtes ailées et cornues, nul ne pouvait lui venir en aide. Elle n'avait jamais laissé aucun être humain entrevoir ses faiblesses, mais ses miroirs, eux, avaient vu. Et bien que simples créatures de verre, eux aussi méritaient d'être détruits. Car ils savaient.
Erzsébet ne leur offrirait pas le spectacle de son vieillissement.